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 Comme on s'retrouve...

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Antoine Sirkis

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MessageSujet: Comme on s'retrouve...   Mer 19 Nov - 18:02

Antoine était assis sur un petit muret, en face de la gare de Bruxelles-Midi. Il était assez mal vêtu : un vieux jean effilé et troué en mains endroits et un t-shirt bleu marine. Il ne semblait plus s’être lavé depuis quelques jours. C’est là qu’il était revenu dans son pays natal. Quand ça, déjà ? Il ne s’en souvenait plus. Sa mémoire semblait déjà fléchir. Un fait assez triste si on considère que le garçon, que les passants semblaient éviter le plus possible, jusqu’à changer de trottoir, n’a que treize ans. Mais s’il n’y avait que ça…

Antoine… Ça faisait longtemps que plus personne ne l’appelait ainsi. Sir lui allait parfaitement. Court, discret, anonyme, polysémique. C’était exactement ce qu’il lui fallait comme surnom pour passer inaperçu dans la merde qui n’allait surement pas tarder à l’étouffer.

De la merde, son entourage en avait fait beaucoup dans sa courte vie, et ce, depuis le début. Son père, CHERUB, et son « entourage » si tant qu’on pouvait appeler ça de la sorte. Il en avait fait beaucoup aussi, il en avait pleinement conscience. Mais une fois qu’on est plongé dans un marécage, on n’en ressort plus, à moins d’avoir de l’aide d’un ami.

Connaissait-il encore la signification de ce mot ? Non… Sans doute pas. Ce concept lui paraissait dorénavant étranger, et le resterait probablement pour toujours. Parfois, il pensait à Ellana. Alors, un pâle sourire étirait ses lèvres, closes le reste du temps, accompagnant à merveille son visage inexpressif et cadavérique. Mais son discret sourire disparaissait vite. Le fait qu’il n’y avait plus personne qui l’aimait ne lui revenait qu’avec plus de force dans sa tête. La vie est cruelle.

Au début, ça avait fini par aller mieux à CHERUB, pourtant. Il avait réussi avec brio sa mission chez What’s Up. C’est aussi là qu’il avait commencé à se poser des questions sur le bien-fondé éthique de CHERUB. Mais d’abord, il avait mis ces questions quelque part dans sa tête, suffisamment loin pour ne pas avoir à y penser. Il se construisait un mensonge à lui-même. Il faisait comme si tout allait bien, alors qu’il s’avait très bien au fond de lui-même, que quelque chose clochait, que quelque chose n’allait pas. Mais Ellana était là, elle le rassurait, elle le prenait dans ses bras quand ça n’allait pas, elle le protégeait. En fait, elle lui permettait de rester un enfant malgré toutes les horreurs du monde qu’il découvrait petit à petit.

Et puis, sa « sœur » était partie. Elle avait dû prendre sa retraite. Ils ne s’étaient plus vus. De toute façon, Antoine était vite parti après. Il était devenu une catastrophe, un boulet que la direction de CHERUB ne supporterait plus très longtemps. Et en effet, à peine quelques semaines plus tard, le garçon fût viré.

C’est à peine si le mot avait choqué Sirkis. Il avait enchaîné échec sur échec : il ne s’était plus rendu à ses séances de préparation de missions, ni à la majorité de ses cours, ni à ses entraînements. Il était la plupart du temps enfermé dans sa chambre, seul, désespérément seul. Et puis, il avait été impliqué dans toutes sortes de magouilles sur le campus qu’il préférait ne pas se rappeler.

On l’avait placé dans un orphelinat dont il s’était vite enfuit. Il y a bien une chose qui était claire dans son esprit : il ne resterait pas plus longtemps en Angleterre. Il ne s’y sentait pas chez lui. Il n’était pas convaincu que Bruxelles soit mieux, mais il n’avait pas d’autres destinations possibles, lui semblait-il.

Ce sont également ses techniques d’espionnage apprises à CHERUB qui lui permirent de passer les contrôles à la gare de Saint-Pancras sans ennuis. Il n’avait pas oublié ce qu’il avait appris en formation, même s’il se rendait compte, maintenant, et avec un certain dégoût, comment l’État britannique s’était servi de lui. Bien sûr, il avait eu le choix, mais quel enfant ne rêvait pas de devenir espion ? Qui aurait sérieusement refusé une telle proposition en voyant dans quel campus ils pourraient vivre, surtout en venant de leur orphelinat plus que probablement très pourri ? Bien sûr, il avait été très bien encadré et formé, mais aucun des enfants qui était passé par CHERUB n’aurait dû avoir été envoyé en mission et exposé à toutes les horreurs du monde adulte… Aucun enfant n’aurait dû être plongé dans leur monde vil et méchant si tôt.

Et voilà, il était arrivé à Bruxelles, se rendant compte un peu tard qu’il n’avait nulle part où aller et qu’il ne connaissait personne ici. Qu’importe, tout valait mieux que de rester là-bas. Il était arrivé au mois de septembre. Quel jour étions-nous aujourd’hui ? Quel mois ? Sir avait vite arrêté de compter les jours. C’était désespérant : plus ils avançaient, plus sa situation empirait. Tout ce dont il se rendait compte, c’est qu’il commençait tout doucement à faire plus froid et que dormir dans la rue ne serait plus possible très longtemps. Peut-être pourrait-il venir s’abriter à la gare les nuits froides d’un éventuel hiver rude qui s’amenait. Elle était ouverte 24 heures sur 24. C’était faisable.

Mais ce n’est pas ça qu’il était venu faire maintenant. Il attendait quelqu’un. Il se frotta les mains, il avait un peu froid. Le soleil s’était déjà couché depuis longtemps, et le noir commençait à l’envelopper petit à petit. Puis, le garçon apparût. L’échange devait être très bref.

« Tu as ? » Moins c’était précis, mieux c’était. Sir se sentait observé. Il jeta un regard aux alentours. Personne.

« Oui » L’autre passa le sachet, caché dans sa manche qu’il glissa dans la poche du jean de Sir. « Rendez-vous demain même lieu même heure avec l’échange.» Il approcha sa bouche de son oreille et chuchota « Et sois là, sinon, tu regretteras d’être né !» Le garçon fit volte-face et s’en alla.

Antoine se demandait parfois s’il ne regrettait pas réellement d’être né. Surtout ces dernières semaines. Il avait réussi à s’enrôler dans une sorte de bande qui faisait du trafic en tout genre. Sir n’occupait que le poste de « Pigeon ». C’est le surnom qu’on donnait à ceux qui faisaient les trajets entre les deux échangeurs. Il n’avait pas le droit d’ouvrir les sachets pour voir ce qu’il y avait dedans. Il n’avait pas le droit de l’ouvrir si la police l’arrêtait. Antoine avait peur. Au moins gagnait-il un peu d’argent, de quoi, un jour peut-être, se construire une vie meilleure… Mais comment ? Il avait tellement peu d’argent à sa disposition qu’il dépensait tout pour survivre – il en était à cet état -. Jamais il ne s’en sortirait. Pourquoi ne se suicidait-il pas ? Quelque chose l’en empêchait. Mais quoi ?

Sir irait porter l’emballage soigneusement fermé au client qui lui donnerait l’argent en échange. Et Sir reviendrait à la gare du Midi pour rendre l’argent au garçon dont il ignorait le nom. Il empocherait une petite somme, dont la grosseur dépendait de l’humeur du garçon.

Antoine était seul, plongé dans l’obscurité bien tombée maintenant… Et pourtant, il se sentait observé. De pas très loin. Sir devait fuir. Il ne devait absolument pas se faire chopper. Il se mit donc à marcher vite pour s’éloigner. Mais les yeux le suivaient. Il en était sûr. Ces yeux ne le lâcheraient pas. Il s’immobilisa et se retourna. Et le peu de forces qu’Antoine avait quittèrent son corps.
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Soan Knight

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Ven 21 Nov - 1:05

La descente aux enfers. Le noir total. Ça faisait longtemps que ça durait pour Soan, beaucoup trop longtemps. Il n'arrivait plus à se souvenir d'un seul moment de sa vie où il avait été heureux. Son enfance avait été brisée avant même d'éclore. Il avait tout perdu bien trop jeune. Tout ou presque... Il avait retrouvé un semblant de vie à CHERUB. En fait, c'est là bas qu'il avait connu le bonheur, pour la dernière fois de sa vie. Ce bonheur avait été de courte durée... Le décès de son frère avait fait écrouler tout son monde. C'est là qu'il avait commencé à sombrer, de plus en plus profond... il pensait toujours réussir à sortir la tête de l'eau, car il avait confiance en lui et en ses forces. Il savait qu'il pouvait vaincre. Jusqu'à cette maudite mission à Bruxelles... C'était là qu'il était devenu un monstre, un vrai, celui qui n'a pas le droit de vivre. Il avait définitivement perdu toute humanité cette nuit là, pendant cette mission.

Ce fut d'ailleurs la dernière mission qui lui fut confiée. Son rapport de mission laissait à désirer, il était d'une piètre qualité pour un agent de son rang. Il était toujours en délicatesse avec l'administration pour n'avoir jamais rendu d'ordre de mission sur l'opération dans laquelle son frère était décédé, ce dossier n'avait jamais été bouclé... et les grattes papiers de CHERUB avaient fini par comprendre qu'il ne le serait jamais. Soan tira ses dernières semaines, après son retour de mission, au campus, réfléchissant à comment il allait faire ce qu'il fallait : il devait le faire correctement, proprement. Il avait réfléchi à tout ceci pendant sa dernière mission à Bruxelles. A présent, il avait une idée claire de ce qu'il projetait. Les choses étaient très simples, au campus, et il connaissait cet endroit comme sa poche. Une nuit, il sortit de sa chambre et traversa le campus jusqu'au stand de tir. Il y choisit un 58 mm, et entreprit de le ramener dans sa chambre pour son geste final, là où il pourrait regarder tranquille les photos des gens qu'il aimait et qu'il s'apprêtait à rejoindre. Mais à la sortie du local, une alarme se déclencha et réveilla tout le bâtiment. Putain de merde ! Ces salauds avaient rajouté un système de sécurité au stand de tir pendant sa mission à Bruxelles. Des agents de sécurité assermentés débarquèrent dans les secondes qui suivirent, Soan péta alors les plombs : son plan parfait venait d'être totalement bousillé par ces enculés de gratte-papiers. Il ne les laisserait pas faire.

Il braqua son pistolet sur les deux agents sur place. Les colosses, mal à l'aise, ne bougèrent pas, et n'oseraient pas tirer sur un mineur. La directrice fut appelée et tenta de faire de la psychologie à deux balles. Personne ne comprenait pourquoi Soan avait voulu prendre ce flingue, ni pourquoi il avait perdu le contrôle de lui-même à ce point : il vociférait et saccageait l'endroit, insultant tous ces gens qui l'empêchaient de s'accomplir. Finalement, un agent le prit par surprise et lui arracha le flingue des doigts. Soan s'effondra en sanglots à terre, telle une âme brisée dans un corps sans vie.

Il avait atteint l'âge de la retraite, il quitta le campus une semaine plus tard. Plus rien ne le retenait ici, il n'avait plus d'amis sur place, plus rien. Il partit avec le paquet d'argent alloué aux anciens agents et un logement étudiant à Londres. Avec sa nouvelle identité, on lui assigna seulement une dizaine d'heures de consultation obligatoire chez une psychologue renommée. Il bâcla ces séances en beauté, comme il l'avait toujours fait à CHERUB, et entreprit de redonner un sens à sa vie, maintenant qu'il était libre. Il lâcha son logement à Londres, désireux de quitter ce pays anglais de misère qui n'était pas le sien. Il ne voulait pas non plus regagner l'Australie, son pays natal où il avait tant souffert. Il était étranger à la planète entière. Il voulait voyager, découvrir le monde pour, enfin, trouver son foyer.

Il commença par l'Europe, qu'il voulait découvrir entièrement. Il commença par les pays du Nord, puis entreprit de couvrir l'Europe de l'ouest. Il passa par la France, pays qu'il apprécia modérément, avant de venir en Belgique. L'air frais du monde avait comme endormi sa douleur, les découvertes qu'il enchaînait depuis le début de son road trip atténuaient ses peines et lui redonnaient un souffle de vie. Il restait toujours dans cet état d'anesthésie lorsqu'il visita Bruxelles. Il errait dans les rue, priant pour que cet état végétatif dure toujours, car enfin il ne ressentait plus la douleur. Mais cette même douleur le transperça de nouveau lorsqu'il atterrit à la gare de la capitale belge.

Il n'avait pas prévu ça, et son état de léthargie active se brisa aussitôt. Il entra dans un état second, comme un instinct primaire qui n'a plus rien d'humain. Habillé en noir, il releva sa capuche sur sa tête et se fondit dans le paysage, comme happé par ses habitudes d'espion professionnel. Il n'avait aucun doute sur l'identité de la personne qu'il scrutait, il l'avait reconnue au premier coup d'oeil. Soan ne perdait pas une seconde de ce spectacle désolant. Toutes les émotions qu'il avait refoulé pendant sa léthargie des derniers mois refaisaient surface et déboulaient en cascade. Ce surplus émotionnel bouillonnait en lui, mais il gardait contenance : par professionnalisme, il restait indétectable. Il ne pouvait pas croire ce qu'il voyait, et pourtant c'était vrai. La scène dont il était témoin amplifia encore sa rage.

Le gamin partait. Soan le suivit sans hésiter, accélérant le pas pour remonter à sa hauteur, mais sans être vu. C'était une seconde nature pour cet ancien espion surentraîné. Ses réflexes étaient naturels, il ne pensait qu'à sa rage et à sa douleur. Le gamin sentait quelque chose, c'était évident. So' s'en foutait, plus rien n'avait d'importance pour lui. Il était finalement arrivé à sa hauteur et se tenait à 1m derrière lui. Le gamin se retourna mais avant qu'il n'ait eu le temps de dire quoi que ce soit, Soan l'agrippa par le col et le plaqua violemment le long du mur de béton qui bordait le trottoir. Son visage était déformé par la rage et la douleur, il était toujours dans cet état second qui n'a plus aucune limite. Et pourtant, sa voix était basse, discrète, désireuse de ne pas se faire remarquer dans la rue... La rage sourde et aveugle, c'était sûrement encore plus inquiétant.

" - Qu'est-ce que tu fous bordel !!! T'as envie de devenir un tas de merde de plus dans ce monde d'enfoirés ?!! "

La rage de Soan ne se calmait pas. Il tenait Antoine si fermement que ses pieds ne touchaient plus le sol, il ne pouvait ni se débattre ni se libérer. Le visage de So' était pourtant dangereusement près du sien, et le gamin pouvait sûrement sentir l'haleine enragée du jeune homme, son souffle démesuré par la colère. L'enfance de So' avait été brisée par les trafics de drogue de son père, lui et son frère avaient touché bien trop tôt à diverses substances. Il ne supportait pas l'idée que ce garçon, qui était son modèle de pureté le plus violent, ne tombe dans les débâcles de la noirceur... Il revoyait parfois encore distinctement l'image de son père, la gorge tranchée dans la rue par ses propres collègues trafiquants. Il ne laisserait jamais, jamais Antoine tomber dans cette merde qui brisait des vies...



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Ellana Watkins

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Dim 23 Nov - 10:31

Hurlements
Sang
Râles
Lits
Pleurs
Corps.
Une mouche vint se poser sur mon front, et me tira de ma rêverie. Une fois de plus, l’incessant ballet du dispensaire de Hoanou m’avait emportée. Je secouai la tête. Il fallait que je me ressaisisse. Que je ne gâche pas la chance inouïe qui me permettait d’être ici.

Quelques mois plus tôt, après la réussite mitigée d’une énième mission, j’avais été convoquée dans le bureau de Zara. Je savais que le problème de ma «retraite» approchait. Je m’apprêtais à fêter mes dix-sept ans, et je devais entamer ma vraie vie... Mais quel âge avais-je, en réalité?
Dix ans, clamaient mon rire et ma curiosité insatiable.
Vingt, proposaient mon visage et la courbe de mon corps.
Quarante, murmurait mon regard posé sur Antoine.
Quatre-Vingt, soufflait la sagesse derrière mes mots.
Deux cents, hurlait la profondeur de mes yeux.
Et ces derniers mois ne m’avaient sûrement pas rajeunie…

Lorsque le choix d’un « vrai » métier s’était posé à moi, quelques années plus tôt, j’avais longuement hésité. Mes compétences intellectuelles, et les formations qu’offraient Cherub m’auraient sans doute permise d’être présidente, mais je ne cherchais ni la gloire ni la fortune. Mon enfance m’avait appris l’injustice de ce monde, et son horreur m’était devenue intimement familière, au fil des missions. J’avais évolué parmi les pires êtres que l’humanité avait pu engendrer, et consolé les pires enfances qu’on pouvait imaginer. Comment se faire une place dans une société, à présent ? Je ne me sentais pas capable de me lever jour après jour, pour préparer un déjeuner à mes deux enfants, faire les courses, aller chez le coiffeur et papoter autour d’un café. À quoi bon vivre dans un monde pourri jusqu’à la moelle ?
Sauf que j’avais la chance inouïe de pouvoir choisir. Je n’avais pas le droit de la gâcher. Le simple fait de me lamenter sur l’horreur de cette planète était une insulte à ceux qui n’avaient même plus de larmes à verser. De quoi pouvais-je me plaindre ?

Je me serais jetée d’une montagne sans une once d’hésitation, si cela avait pu apporter une goutte de beauté à ce monde. Mais à quoi bon ? J’avais donc opté pour le seul métier qui me permettrait de me donner corps et âme pour l’humanité. En oubliant tout le reste.

À dix-sept ans donc, c’est pleine de confiance et d’inquiétude que je poussais la porte du bureau de Zara. Je savais exactement ce que je voulais, même si l’idée de l’évoquer me demandait plus de courage qu’il ne m’en aurait fallu pour tirer sur quelqu’un. Et je savais de quoi je parlais !
C’est ainsi que j’avais obtenu un stage dans l’humanitaire, malgré mon inexpérience pratique dans le médical. J’avais appris la langue locale en quelques semaines, et j’étais prête à partir.
Bien sûr, abandonner Antoine me faisait mal. Mais cette cause était plus importante, et je savais qu’il possédait les ressources nécessaires pour s’en sortir, cachées sous des années de souffrance semi-muette. Je m’en voulais atrocement de le laisser, surtout à l’âge où même les adolescents normaux ont tendance à disjoncter. Mais je ne pouvais endosser le rôle d’une mère alors que j’en manquais cruellement, et ma présence était plus indispensable dans la poussière africaine que sur le campus.
Et je ne laissais personne d’autre derrière moi.

-Elle va mourir ?
Oups… Je m’étais encore évadée. Décidément, il fallait que j’améliore ma concentration. Et, dans l’immédiat, que je rassure ma patiente.
Je m’accroupis, pour me mettre à la hauteur de la petite fille qui venait de m’adresser la parole, et posai mes mains sur le haut de ses bras, recouvrant ses épaules fluettes. Un t-shirt beige, déchiré, lui tombait jusqu’aux genoux, et elle était pieds nus.
Pour la millième fois ce jour-là, une vague de colère se forma au plus profond de mon être. Et pour la millième fois ce jour-là, je la réprimai d’un sursaut de volonté. «Tu n’y peux rien, tu fais tout ton possible». Je devais mentir à cette petite fille. Suite à un accouchement difficile, sa mère avait attrapé une infection. L’enfant allait bien, mais cela faisait une semaine qu’elle se battait, et nous n’avions pas assez d’antibiotiques. Il fallait les garder pour les patients qui avaient une meilleure chance de survie. Je devais lui dire que nous allions faire tout notre possible. Lui mentir, pour préserver son innocence une journée de plus.
Mais j’en étais incapable.
Je puisai du courage au plus profond de ses yeux noirs, et pris une grande inspiration.
-Ecoute ma puce, ta maman est vraiment très malade. Oui, elle risque de mourir, mais il faut que tu sois forte. Tu sais où est ton papa ?
Des larmes envahirent le regard de l’enfant, et tracèrent des sillons dans la poussière de ses joues. Aucun sanglot ne secoua son petit corps. Elle renifla et redressa la tête.
-Non, il est partit quand maman a attrapé le bébé. Il est pas revenu.
Puis elle se détourna, et, d’un geste qui contenait toute la douceur du monde, caressa la tête de son petit frère.
Mika, 5 ans, venait de devenir responsable de sa famille. Et son courage me serrait le cœur.

Mais j’avais d’autres patients sous ma responsabilité, et la campagne de vaccination commençant le lendemain, une partie de mes collègues étaient partis chercher les précieux colis. Je devais enchaîner deux gardes de 18 heures chacune, et je ne pouvais pas me permettre de céder à mes émotions.
Toute la journée, et la nuit qui suivit, je changeai des perfusions, vérifiai des constantes, refis des pansements, donnai des repas à la cuillère, posai des diagnostiques, prodiguai des conseils… J’étais à la fois médecin, infirmière, aide-soignante, psy, éducatrice sexuelle et conseillère familiale.
Le soleil reprit sa place dans le ciel, et mes doigts engourdis me firent défaut pour la première fois. Je ratai une veine, et perçai mon doigt.
-Et merde!
Je le portai à ma bouche et le goût métallique envahit mon palais. En Angleterre, j’aurais eu du désinfectant, mais ici, il fallait le garder pour les patients. Ils auraient fait des tests, et j’aurais pris un traitement d’urgence. Ici, je n’avais qu’à prier pour que l’homme allongé sur le lit n’ait pas quelque chose d’incurable. Je ne voulais pas le signaler, ou on me renverrait «au pays» pour que je me fasse traiter. Pourquoi aurais-je eu droit à plus de faveurs que ces gens qui mourraient sous ma garde ? Parce que j’étais née au bon endroit ?!?
Stéphanie, une française, me proposa son aide, avant de m’ordonner d’aller me coucher. Je la remerciai d’un sourire. Je ne m’étais pas vraiment intégrée à l’équipe. Trop jeune, trop solitaire. Je bossais vingt heures par jour, et mes nuits étaient encore plus tourmentées que mes journées.

Mais avant de rejoindre ma couche, il me restait une dernière chose à faire. J’avais soigneusement évité la famille de Mika ces dernières heures. Rester opérationnelle était primordial. En pleine intervention, j’avais vu du coin de l’œil une infirmière tirer un drap sur le corps de la femme. Si je m’en étais approchée, je me serais effondrée, et je ne pouvais me le permettre avant le retour de mes collègues. Maintenant, je devais l’affronter.
La petite fille était assise au bout d’une chaise en plastique, les coudes posés sur le drap, une main dans celle de la morte, qui dépassait du drap. Elle avait la tête posée sur le côté, et je ne voyais pour l’instant que ses courts cheveux noirs. Je m’approchai, mais son regard ne bougea pas lorsque je me trouvai en face d’elle. Quelque chose était mort à l’intérieur.
Accroupie, je saisis ses deux petites mains entre les miennes, la forçant à lâcher le cadavre de sa mère.
- C’est fini, Mika… Viens avec moi.
Ce ne fut qu’un murmure qui sortit de ma bouche, mais je savais qu’elle m’avait entendue. Je passai mes mains sous ses aisselles, pour la saisir, et la porter tout contre moi. Son petit corps ne devait pas faire plus de quinze kilos. Elle laissa ses bras pendre dans mon dos, et sa tête ballonner sur mon épaule.
Catatonie.
Certains enfants pleuraient, d’autres hurlaient. C’était bien, cela leur permettait d’entamer leur deuil. Mais quand on demande à une petite fille d’être forte, face à l’horreur d’un monde inadapté, elle retient ses larmes, ses cris, et porte tout sur son cœur.

Je l’assis sur ma couchette. On pouvait voir le coucher de soleil, à travers la crasse de ma fenêtre, mais son regard n’accrochait plus rien. J’entrouvris la fenêtre, pour laisser passer un peu de l’air frais du crépuscule. J’avais coutume de le considérer comme mon moment préféré. Instant de tous les possibles, à mi-chemin entre réalité et rêve. Maintenant, il ne représentait que la dureté de la journée écoulée, et les heures sombres à venir.
Je n’avais pas grand-chose à manger, et savais qu’elle ne le pourrait pas. Il fallait pourtant qu’elle avale quelque chose. Je décapsulai une bouteille de coca tiède, celles qu’on gardait seulement pour les grandes occasions. Elle n’opposa pas de résistance, mais après avoir bu quelques gorgées, elle se laissa glisser sur le côté et ferma les yeux. J’allai chercher le bébé, que j’enroulai dans une couverture rêche et posai près de sa sœur. Je restai éveillée toute la nuit, apaisant les tourments de l’enfant d’une douce berceuse, une main posée sur son dos et l’autre serrée autour de mes genoux.
J’en fis de même la nuit suivante.
Et celle d’après.
Ainsi que toutes celles qui suivirent.
Il lui fallut une semaine pour se remettre à parler, et deux de plus pour esquisser un sourire.
Son petit frère était devenu un bébé fort, et souriant. Il diffusait tant de joie autour de lui, que j’en avais mal.
Je savais pertinemment que je ne pouvais pas adopter tous les petits orphelins. Que deux d’un coup, cela représentait énormément de travail. Mais quelque chose, dans le regard de cette enfant, me transperçait le cœur à chaque fois. Elle me rappelait quelqu’un...
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Antoine Sirkis

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Dim 23 Nov - 20:34

L’homme qui l’observait depuis tout à l’heure, Antoine le connaissait. Il savait très bien de qui il s’agissait. Bien entendu, il ne le connaissait pas très bien. Mais quand ils avaient discuté ensemble, l’autre nuit, dans cette même ville, Antoine avait plutôt bien compris ce qui se tramait dans la tête du T-Shirt noir. Ça les avait surpris tous les deux sans doute. L’État végétatif qui avait alors étonné Antoine le frappait maintenant avec la même force, sans doute, qu’elle avait frappé Soan un jour. Au vu de ce que Soan était devenu, il était fort peu probable qu’Antoine puisse en sortir un jour. Le garçon avait-il pensé à cela ? Plus dans les derniers jours et sans doute pas maintenant. Il avait arrêté de penser. Ça le rendait malade. Le monde dans lequel il était contraint d’évoluer le dégoutait chaque fois un peu plus.

Était-il surpris de le voir ? Rien sur son visage ne l’indiquait en tout cas. Pourtant, les chances que deux êtres se rencontrent dans le monde entier et se reconnaissent au premier coup d’œil étaient infimes. Cela dit, peut-être que plus rien ne le surprenait après tout ce qu’il avait subi, tout ce qu’il avait dû traverser dans la vie. Peut-être aussi était-il trop fatigué pour montrer quoique ce soit. Et puis, à quoi bon montrer quelque chose puisqu’il n’avait plus personne à qui montrer quoique ce soit.

Saon l’agrippa violemment par le col et le fit décoller du sol, son poids léger aidant. Le garçon n’opposa aucune résistance, son corps semblait sans force. Même lorsque sa joue droite frôla le mur contre lequel il était en train de se faire plaquer et que du sang coula comme des larmes sur son visage, il ne grimaça pas. Ça aussi, ça faisait longtemps qu’il ne l’avait plus fait. Pleurer. À quoi bon de toute façon ? Ellana partie, personne n’était là pour le consoler.

On lui cria quelque chose à la face, en murmurant toutefois. Antoine mit plusieurs secondes à comprendre ce qu’on lui disait, d’autant plus que c’était en anglais et qu’Antoine n’avait plus parlé cette langue depuis son départ de CHERUB. C’était proche et très loin à la fois. Il ne se sentait pas concerné. Était-ce Soan qui lui avait vociféré ça ? Finalement, après avoir scruté le visage déformé par la fureur de celui qui était collé à lui, il sût que c’était bien à lui qu’on avait parlé. Ses yeux semblaient éteints. Le corps n’avait pas sursauté au haussement de ton. Il chuchota d’une voix neutre et vide d’émotions :

« Difficile de sortir de ce monde quand on est plongé dedans depuis la naissance… »

Antoine aurait pu dire cela de façon amusée, il aurait pu être contant que quelqu’un, enfin, se préoccupe de lui. Au contraire, il aurait pu être en colère. De quel droit Soan lui reprochait-il quoi que ce soit, au vu de sa propre vie ? En réalité, il n’en était rien. C’était une simple constatation que le jeune garçon exposait là.

Antoine avait sorti la première chose qui avait traversé son esprit, ce qui était déjà pas mal. Rien n’aurait pu y passer… Et pour cause, il ne ressentait pas grand-chose par rapport à ce qui l’entourait. On pouvait même se demander s’il percevait pleinement ce qui lui arrivait, parfois. Peut-être que ses 5 sens faisaient grève, pour protester contre le tournant qu’Antoine avait été contraint de prendre dans sa vie.

Une chose était claire, par contre. Quelque chose s’était brisé dans cet être qui avait l’air si fragile, là, maintenant. Quelque chose au plus profond de lui. Quelque chose d’irréparable, sans doute… Dès ce moment-là, le corps avance sans âme, sans pensée, comme un robot, comme un automate. Même si le quotidien était différent chaque jour, ses conditions misérables, inhumaines, restaient les mêmes. Le pire, c’est que plus personne sur cette terre ne le considéraient comme un humain avec une valeur, une utilité. Antoine ne comptait plus aux yeux de personnes. C’est peut-être ça qui, par-dessus tout, détruisait le garçon à petit feu. Un jour, il avait fait cette remarque à Soan, sans comprendre tout ce qu’il y avait derrière, maintenant, il se prenait tout ça dans la gueule. Et ça faisait mal.
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Soan Knight

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Ven 28 Nov - 0:18

[Ellanaaa my god ton RP est tellement magnifique, tu as un vrai don pour l'écriture *.* (superbe avatar aussi)]

Soan n'était plus lui-même. Ca faisait même longtemps qu'il ne savait plus qui il était lui-même, qu'il s'était perdu, profondément et littéralement. Au début, il arrivait à se retrouver dans les arts, la musique et le théâtre principalement. Mais rapidement, même ça il l'avait perdu... Depuis que cette incarnation du mal avait fait surface en lui, depuis qu'il avait rencontré ce jeune garçon à la perfection si innocente, il avait cessé de se reconnaître. Même la musique, la guitare, le théâtre n'avaient rien pu faire pour racheter son âme. Tout ce qu'il avait pu faire, c'était fuir, encore et encore, autour du globe, visitant autant de pays, cherchant celui dans lequel la douleur n'existait plus. Il avait espéré, au détour de son voyage, laisser ses peines de l'autre côté de la frontière et retrouver, entre les limites de ce nouveau pays vierge, les traits de sa conscience et les restes de son humanité. Il n'en était rien. Ce nouveau pays visité ne lui ramenait que sa douleur en pleine face, son âme de monstre dans les yeux, il lisait une fois de plus sur le visage de l'autre, quel déchet il était devenu, et à quel point ce retournement était irrémédiable...

Il avait besoin qu'Antoine reste un jeune homme bien et heureux, celui qu'il avait été lorsqu'il l'avait rencontré. Il avait besoin de voir que le bonheur et la beauté existaient encore, tant qu'ils se tenaient loin de lui. Il avait besoin d'être témoin d'une lueur d'espoir dans ce monde si noir. Et pourtant, en fouillant dans les yeux de son ex coéquipier, il ne voyait que du vide, encore et encore... le même vide qu'il retrouvait au fond de son âme lorsqu'il essayait de la sonder. C'était ça. La conclusion de l'histoire. La rage de Soan le quitta à l'instant même où il vit ce vide dans les yeux du gamin. Oui, c'était encore un gamin, en apparence, mais à l'intérieur, il n'était plus rien. C'est là que l'ancien t-shirt noir, cet échoué de la vie, eut la confirmation à ses convictions profondes : tout ce qu'il touchait était voué à la destruction. Cet être si innocent et pur, il l'avait touché, il l'avait souillé, et voilà ce qu'il était devenu : une âme sans vie, tout comme la sienne. Tout ce qu'il touchait devenait noir et vide, ses mains sentaient la mort, tout comme ce qu'il dégageait autour de lui depuis sa naissance. Il ne s'était pas seulement réincarné en monstre, il était aussi cet être malsain et puant qui dégageait le désespoir autour de lui, qui contaminait tout son entourage. Il l'avait toujours su, au fond de lui, mais n'avait jamais voulu l'admettre entièrement. A ce moment là, il en avait la confirmation. Il se demandait encore comment il avait pu se laisser vivre aussi longtemps, sachant ce qu'il était.

Il lâcha Antoine, ou plutôt il le jeta comme un déchet à terre sur le trottoir. Il était trop tard pour lui aussi, et c'était sa faute. Il avait réussi à détruire la pureté même, l'innocence suprême. Il pouvait donc tout détruire, même les plus belles choses de ce monde. Il fallait mettre fin à ça, il ne pouvait plus laisser ce monde ainsi sans agir. Il s'accroupit sur le trottoir, face à la route, dos à Antoine, et prit la tête entre ses mains comme s'il voulait se l'arracher. Ses mains étaient blanches, si crispées autour de ses cheveux longs que le sang n'y circulait plus. Ses pensées, toutes plus noires les unes que les autres, tournaient dans son esprit comme si rien ne pouvait plus les arrêter. Il avait repris conscience, il avait retrouvé ses sensations et sa conscience. C'est là que la douleur le transperça en plein coeur, une fois de plus. Cette douleur lui arracha un cri de rage, comme une longue agonie qui raisonnait à travers la rue. Cette fois, nul n'aurait pu la louper, chaque passant et chaque pigeon qui survolait la ville l'aurait entendu, ce cri de douleur et de désespoir.

Il ne regardait plus Antoine, il ne le verrait plus jamais de sa vie, il ne voulait plus poser ses yeux sur lui, il ne voulait plus rien avoir à faire avec lui. C'était la marque vivante de son propre échec et de son aura funeste. Soan s'éloigna, titubant sur le trottoir. Son cerveau tournait à plein régime, il savait que le couteau suisse qu'il avait dans sa poche ne lui serait d'aucune utilité, sinon lui faire couler un filet de sang de fillette sur le poignet. Non, ça ne servirait à rien. Il devait ruser pour se trouver une arme à feu fiable, et cette fois, ne surtout pas se faire prendre. Il n'était plus à cherub, mais il n'était pas non plus un hors-la-loi, il ne l'avait jamais été. Il ne voulait pas le devenir. Comment on obtenait des armes à feu en Belgique ? Il n'en savait fichtrement rien. Il avait bien une ceinture, mais ce n'était pas une digne façon de partir selon lui. Il songea aux autres endroits de Belgique qu'il connaissait de réputation : la Venise du nord. L'eau. C'était beau comme sortie, presque théâtral. Il n'avait qu'à se trouver un leste plus puissant que lui. Ca ne serait pas compliqué. Atrocement douloureux par contre, mais qu'est-ce qui pouvait égaler la douleur qu'il portait dans son coeur ?



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Ellana Watkins

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Sam 29 Nov - 13:45

[Merci!! ça me touche ^^ J'avais tellement envie de l'écrire...
et mon avatar vient de ]


C’était fou, à quel point les enfants peuvent répandre autour d’eux une joie disproportionnée, par rapport à leur taille. Pourquoi acquérir savoir et maturité s’accompagne-t-il systématiquement d’une perte de cette joie de vivre si pure ?
Il était de mon devoir de protéger la flamme vacillante qui s’était peu à peu rallumée dans les yeux de la petite Mika. Même si son mutisme persistait, elle souriait tous les jours, maintenant. Tout en continuant à sauver le maximum de vies pendant mes journées interminables, j’assumais à présent un rôle de mère chaque minute de mon temps. La présence des enfants auprès de moi avaient au moins eu le mérite de calmer mes nuits, bien que le nourrisson ne fasse pas encore les siennes. Pour la première fois depuis des millénaires, j’étais presque heureuse. Ce que je faisais avait du sens.
Mais comme toujours, lorsque l’équilibre s’installe, il ne dure pas.

-Lana, viens voir là, il y a un téléphone pour toi !
Je tournai vivement la tête, pour mettre un visage sur la voix qui venait de m’interpeller. C’était notre dernier arrivant, un jeune espagnol qui sautait sur le combiné chaque fois que la sonnerie s’enclenchait. Peau métisse, magnifiques cheveux noirs indomptés, visage équilibré, sur lequel on pouvait encore lire les derniers traits de l’enfance, yeux sombres, grandes mains douces… J’aurais pu le trouver mignon, si mon cœur avait encore été capable de ressentir cette émotion-là.
J’aimais Mika et le bébé, parce que l’amour maternel est le plus fort qui soit. Il est viscéral, poignant, et ne faiblit jamais. Même quand l’enfant est parent à son tour, il reste un enfant dans les yeux de sa mère. Je ne pouvais pas empêcher cette pulsion de prendre possession de mon âme, mais je ne pouvais pas permettre à mon cœur de se lancer dans une histoire éphémère.
-J’arrive !
Je fis signe à mon patient d’attendre quelques minutes, et je me dirigeai vers la petite pièce qui servait de bureau. Attrapant le combiné d’une main, je me mis machinalement à tourniquoter le fil en tire-bouchon de l’autre. Lorsque mon correspondant eut fini de parler, je raccrochais rageusement, envoyant valser l’appareil.
Je sortis en courant, poussant du bras le rideau de plastique qui masquait l’entrée du dispensaire. Mes poumons crièrent grâce, dans l’air torride de la brousse.
Je ne m’arrêtai pas.
Mes jambes hurlaient de ne pas avoir été entrainées depuis si longtemps.
Je continuai.
À chaque foulée, la colère cédait un peu de terrain face à l’impuissance.
Je tombai à genoux, et au lieu d’un hurlement, seules les larmes coulèrent hors de moi.
C’était injuste. Tellement injuste.
Mais que pouvais-je y faire ?
Ils me renvoyaient en Angleterre.
À cause de l’aiguille du mois passé. Le malade était mort du sida. Je devais aller faire des tests. Recevoir un traitement. Je pouvais revenir après. Dans quelque mois.
Mais Mika n’avait pas quelque mois !
Tous les gens qui mourraient, ici et ailleurs, faute de personnel qualifié et de ressources adaptées, n’avaient pas quelques mois !
J’avais droit à une couverture médicale parce que j’étais née au bon endroit. Parce que j’avais vendu mon adolescence à une agence puissante. Mais je ne pouvais pas abandonner mes protégés ici. Seuls, Mika serait obligée de travailler, de mendier, pour rapporter de quoi nourrir son frère. Les structures d’accueil pour enfants étaient débordées, et personne ne voudrait d’une fillette muette et d’un bébé. Si beaux étaient-ils à mes yeux, ils n’étaient personne pour le reste du monde.
J’avais déjà abandonné Antoine. Je n’avais pas le droit de recommencer. Je devais me battre pour ces enfants.

Lorsque je rejoins l’hôpital, il faisait nuit. Mika était assise sur le lit, adossée au mur, et donnait le biberon à son petit frère. Je les couvai des yeux quelques instants, avant de venir m’asseoir à côté d’elle. Le bébé endormi, je le déposai dans le berceau emprunté à la maternité. Puis je m’accroupis à la hauteur de la fillette.
-Ecoute Mika, je vais devoir partir d’ici. Non, attends, ne pleure pas. Je vais faire tout ce que peux pour que ton frère et toi, vous veniez avec moi, d’accord ? Je te le promets. Fais-moi confiance. Mais pour que ça marche, j’ai besoin de ton aide. Il faut que tu trouves un prénom pour le bébé. Tu peux faire ça pour moi ?
Le fond des yeux de l’enfant était indescriptible. Mais elle hocha doucement la tête, se dégagea de mon emprise et retourna se coucher.
Je quittai la pièce sur la pointe des pieds et me rendis à nouveau dans le bureau. D’un doigt posé sur mes lèvres, je fis signe au jeune hispanique de ne pas s’inquiéter.
Quelqu’un avait pris soin de reposer le téléphone sur une pile de formulaires, sur la table. Je connaissais le premier numéro à composer sur le bout des doigts. Comment aurais-je pu l’oublier ? Mais Zara ne pouvait rien faire pour moi. Bien sûr. Je n’étais plus qu’une ancienne agente. Elle me donna tout de même un nom. Qui me dirigea vers une secrétaire. Qui me conseilla une agence.
Après une trentaine de musiques d’attente, je raccrochai enfin. J’avais de l’espoir.
Mika, le bébé et moi quittions donc l’Afrique dans deux jours.

Je sortis de la pièce, et tombais nez à nez avec la petite fille. J’avais troqué son vieux t-shirt contre une petite robe délavée, et je faisais de mon mieux pour dompter ses petits cheveux noirs. Elle était adorable. Et le sourire qu’elle fit en réponse au mien ne venait que renforcer cette image.
Mais il disparut rapidement, et elle me fit signe de me baisser. Je posai les genoux à terre, attentive. Elle s’approcha doucement de moi. Elle était tellement stressée que je pouvais presque voir son cœur battre la mesure d’une danse effrénée dans sa poitrine. Je lui adressai un petit sourire d’encouragement, alors qu’elle approchait sa bouche de mon oreille, et la cachait de sa main. Mon propre rythme cardiaque rejoignit le sien, alors que son souffle tiède me caressa le tympan.
-Arthur. Je veux qu’il s’appelle Arthur.

Quelques jours plus tard, Mika déçue, m’expliquait à grand renforts de gestes comment elle aurait aimé pouvoir attraper un bout de nuage dans l’avion, et le garder en souvenir. Les douaniers avaient fait une drôle de tête devant notre groupe hétéroclite, mais, tous nos papiers étant en règle, ils nous avaient laissé passer. Et maintenant encore, sur une chaise en plastique de l’aéroport de Bruxelles où nous faisions escale, je voyais les regards indiscrets que me lançaient tous ces inconnus. J’avais pourtant appris à me rendre parfaitement invisible. J’aurais dû pouvoir disparaître. Sauf que je n’étais pas préparée à faire face à tout ce qui me submergeait, dans ce hall de boutiques bruyantes.

Personne ne m’avait prévenue que je tomberai amoureuse d’un petit garçon de deux kilos et demi, et de sa grande sœur haute comme trois pommes. Personne ne m’avait avertie du travail que cela représenterait, d’être responsable d’une famille. Alors je restais assise sur cette chaise inconfortable, à regarder Mika gesticuler avec distance, serrant dans mes bras un petit bonhomme endormi, consciente que j’étais à tournant crucial dans ma courte vie. Je pouvais monter dans cet avion pour Londres, recevoir mon traitement, trouver un travail dans un grand hôpital, et mener la vie que j’avais toujours redoutée d’avoir. Mère de famille à dix-sept ans.

Ou alors…

Je me levai doucement, pour ne pas réveiller mon précieux chargement. Le tissu orangé qui me servait de porte-bébé pressait sa petite tête contre ma poitrine, et il tenait fermement une mèche de mes cheveux dans son poing minuscule. D’une main, je saisis notre petite valise, et, de l’autre, celle de Mika.
Je n’eus aucune difficulté à trouver un hôtel pas trop cher. Mon français était resté acceptable, et je pus faire comprendre à la réceptionniste que j’allais avoir besoin d’une baby-sitter. Il fut plus compliquer d’expliquer à Mika que j’allais devoir la laisser pour la nuit, avec une gentille dame qui prendrait bien soin d’elle. Elle me fit promettre plus d’un millier de fois de revenir, et, lorsque je fermai la porte, ses cris perturbaient l’ambiance feutrée du couloir à la moquette de mauvais goût.

Mon cœur me hurlait de faire demi-tour et d’avancer en même temps. J’étais complétement déchirée. Je frissonnai, dans la nuit bruxelloise. Je ne m’étais jamais sentie aussi vivante. Et ça faisait mal. Des larmes me brouillèrent la vue, mais je continuai à avancer. Ma quête était vaine, je le savais parfaitement. La probabilité qu’il soit dans cette ville approchait le zéro absolu. Je ne devais pas abandonner pour autant. Je me mis à courir, consciente de la futilité de mon geste. Chacun de mes pas martelait le sol de la capitale, dans une vaine tentative de laisser la douleur derrière moi.

Je parcourus toutes les rues de la mégapole, nuit après nuit, obtenant quelques renseignements auprès de gens peu fréquentables. Mika me faisait la tête, et je ne pouvais pas lui en vouloir. Je lui avais promis que notre escale ne durerait pas plus d’une semaine, et nous y étions. C’était ma dernière chance de le retrouver, et je n’avais aucune piste tangible. Je choisis d’opter pour la gare. Une fois la nuit tombée, elle devenait peu fréquentable. Et puis, je pourrais en profiter pour vérifier l’horaire du train que nous devions prendre le lendemain.

La probabilité qu’il soit dans cette ville approchait le zéro absolu. Alors je laissais tomber ma quête, lorsque j’entendis un cri de souffrance émaner d’une rue parallèle. N’y vas pas, me hurla ma conscience. C’était probablement un règlement de compte. Cet homme aurait droit à une colonne dans les nouvelles du lendemain, avec un sermon sur la violence qui en faisait que s’accroître, de nos jours. Je prendrais mon train, je retrouverais ma vie.
Mais vivre, n’est-ce pas faire des choix, à quelque part ?
J’avais choisi de tenter d’infléchir la mienne, en ne montant pas dans cet avion, une semaine plus tôt. Je choisissais de tout risquer, et dirigeant mes pas vers l’origine du hurlement. J’avais une bonne formation médicale, et un bon entrainement en défense, je devais pouvoir faire quelque chose.

Au bout de la rue, je stoppai net. Il n’y avait que deux hommes, sur le trottoir. Quelque chose, dans la silhouette du plus grand, accroupi, qui se tenait la tête entre les mains me rappelait quelqu’un. C’était surement lui, qui avait crié. Il avait l’air de souffrir. Dans la pénombre, je ne pouvais pas distinguer les traits de l’autre, à terre lui aussi.
Alors pourquoi mon cœur battait-il aussi vite ?
Je fis quelques pas de plus, alors qu’il se relevait. Ce n’était qu’un enfant.

Et merde, c’est pas possible !!
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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Mar 4 Aoû - 19:51

Le corps d’Antoine s’écrasa contre le trottoir sale ; le garçon s’étala par terre, à peine conscient de ce qui lui arrivait. Et il ne se releva pas tout de suite. Finalement, il était bien là, à même le sol. Il voyait les nuages virevolter avec insouciance au-dessus de lui, dans le ciel. Il aurait bien aimé pouvoir les observer dans le même état. Malheureusement, la douleur lui perçait la peau, tant de l’intérieur que de l’extérieur, comme mille piqures d’insectes. Mais il ne ressentait plus rien. Plus rien du tout. Parce qu’il y avait trop de douleur à prendre en considération. Il restait tout aussi neutre face à ce qui se passait autour de lui. Même le cri de rage de l’autre garçon qui s’était éloigné pour s’accroupir quelque part par-là ne le fit pas sursauter. Son visage était impassible, immobile, gris, terne. Ce n’était plus là le visage d’un enfant, mais… Comme s’il était mort. Mais c’est ce qu’il était presque après tout. C’est drôle. Antoine n’avait pas imaginé ça comme ça. Au final, ce n’était pas si désagréable : il glissait lentement vers le tunnel, ce fameux tunnel tapissés de souvenirs de sa vie. Heureux ou malheureux, tout le monde n’était pas égal face à cela. Visiblement, tout le monde n’avait pas le droit d’avoir une vie heureuse et épanoui sur cette terre. Antoine avait eu de la chance, quelque part. Sa vie était courte. La lumière à l’autre bout du tunnel arriverait vite. Mourir, c’était presqu’une libération à ce stade-là.

Dans son état de léthargie totale, il aurait fallu un électrochoc très puissant pour le réveiller. Pour le sortir de ce vide qui avait envahi son cerveau. C’était paradoxe, en fait. Mais sa tête était de plus en plus déconnectée du reste de son corps, juste là pour assurer les fonctions basiques du corps humain indispensables à la survie. Antoine ferma les yeux, comme s’il était prêt à passer de l’autre côté, comme s’il était prêt à accueillir la faucheuse. À quoi bon continuer à se battre de toute façon ? Il avait la tête totalement immergée, et il le savait. C’était bien encore une des seules choses dont il était conscient…

Une brise vint caresser sa joue couverte de sang, une vague de chaleur qu’il n’avait plus ressentie depuis longtemps. Ça aussi, c’était agréable. Ce bruit de pas, cette odeur, cet aura si fort. Antoine aurait pu reconnaître cette présence parmi mille. Elle était là, elle était arrivée. C’était à peine croyable, mais ça n’effleura pas son esprit. Il releva la tête, puis son corps, avant de retomber par terre. Il n’avait plus la force. Mais quand même… Quelque chose s’était réveillé au sein de lui. Des larmes vinrent nettoyer ses joues salies. Des larmes de quoi ? Antoine ne savait pas. Il les faisait simplement couler. Ça devait être cette « chose » qui s’était réveillée qui avait trouvé ce seul moyen d’expression. Mais elle était là. Il essaya de l’appeler pour qu’elle vienne à lui. C’était presque évident, en fait. Seule elle pouvait sauver Antoine. Seule elle pouvait le tirer de ce merdier.

« Ellana… » murmura Antoine sans force, déjà à bout de souffle. Allait-elle l’entendre ? Allait-elle le reconnaître ?

Malgré les larmes qui coulaient doucement sur son visage, son corps restait parfaitement immobile, presque inconscient, encore déconnecté de ce qu’il se passait. Mais son cerveau, lui, s’était soudainement mis à refonctionner. Des images lui venaient en tête, des souvenirs. Des émotions. Quelque chose de positif. Quelque chose qui venait oxygéner ces fleurs fanées. Antoine ouvrit les yeux, et tendit le bras vers la fille, en répétant son prénom. Ellana, Ellana, Ellana… Comme ça, plusieurs fois. Un bien faible appel au secours. Sa respiration s’était remise en route, saccadée. Le garçon avait l’air atteint de folie. Il se plia en boule, ses muscles avaient visiblement trouvé de quoi s’activer, et pleura plus bruyamment, maintenant. En agissant ainsi – et c’était bien inconscient de sa part, un instinct de survie lancé par son corps –, il espérait trouver les bras d’Ellana. Retrouver la chaleur de cette étreinte. Cette chaleur si puissante qu’elle serait peut-être la seule à pouvoir sauver le garçon. Seule, c’est bien la situation dans laquelle devait se trouver Ellana actuellement, entourée de deux pauvres cinglés.
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Soan Knight

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Mer 5 Aoû - 18:29

Soan marchait lentement, chancelant, il tenait à peine debout. Son corps était vidé de toutes ses forces, il était déjà mort à l'intérieur et plus grand chose ne le maintenait sur ses pieds. Si on pouvait mourir de douleur psychologique, ce serait déjà fait pour lui. Malheureusement, l'acte du suicide reste toujours nécessaire chez ces gens là. Pourquoi ? C'est une complication de plus, un embarras supplémentaire pour les monstres dans son genre. Il marchait sans but, il n'avançait presque pas, titubant plus qu'il ne progressait sur le bitume.

Beaucoup trop d'images s'entrechoquaient dans sa tête meurtrie. Il revoyait comme si c'était hier cette nuit où tout avec basculé pour lui, définitivement. Cette nuit où le monstre en lui s'était réveillé, et qu'il avait détruit l'innocence la plus pure qu'elle soit. Il n'y avait presque plus pensé durant son voyage, trop anesthésié à découvrir le monde. Mais en le revoyant en face de lui, il avait compris qu'il ne pourrait jamais vivre avec ce souvenir, et qu'il s'en souviendrait toute sa vie, de son acte... et surtout de ce qui s'était passé dans sa tête ce soir là. Il pouvait encore sentir l'enfant sous ses doigts, il pouvait encore ressentir la jouissance de l'instant. C'était une torture insoutenable, il devait s'y soustraire, par n'importe quel moyen, et il savait qu'il n'y en avait pas beaucoup. Il ne se droguerait jamais, ce n'était pas dans ses principes, alors il n'avait pas d'autre issue que la fin définitive. Ne pas se louper cette fois...

Les souvenirs plein la tête, il ne put s'empêcher de se retourner. Il vit alors une jeune femme s'approcher de son jeune garçon. Il la reconnut, c'était Ellana, la fille qui était venue en mission avec eux. C'était une fille extra, elle saurait prendre soin de lui. Oui, il l'avait détruit, mais il disparaissait et elle allait le sauver. Il y avait encore un espoir pour lui, il ne l'avait peut-être pas détruit définitivement... Il pouvait alors mourir tranquille. Il était content d'avoir une lueur d'espoir pour ce garçon qu'il avait détruit avant de partir.

Il détruisait tout ce qu'il touchait, c'était évident. De nombreuses images défilaient dans sa tête. Le corps de son frère étalé sur le sol, tué par balles. Par sa faute. C'était évident, il l'avait livré à son tueur, comme il l'avait livré à lui quand ils étaient gamins... Il n'avait cessé de mettre son frère en danger tout au long de sa vie, sans même s'en rendre compte. Il était un monstre dans l'âme depuis son plus jeune âge et il ne le savait même pas... Il voyait aussi le corps ensanglanté de son père au milieu de la rue. Et une certitude le frappa, une chose à laquelle il n'avait jamais pensé durant toute sa carrière à CHERUB : il avait réellement pactisé avec le diable. Son père s'était fait tué par ses collègues, alors que CHERUB était infiltré depuis plusieurs mois dans le réseau dans lequel il travaillait. Et CHERUB n'avait rien fait pour sauver son père. Ils auraient pu, avec tous leurs moyens, c'était évident. Mais ils avaient choisi de le laisser crever comme un chien... la dernière famille qui lui restait à l'époque à part son frère... et Soan avait fait quoi ? Il avait rejoint ces meurtriers... ces traîtres... Il avait servi pendant toute sa vie ces bâtards qui avaient regardé son père se vider de son sang. Il était une ordure d'avoir rejoint ces gens là, volontairement en plus ! Alors qu'il avait déjà perdu sa mère. Sa mère... il voyait encore s'avancer sur la grève avec son linceul blanc. Entrer dans l'eau avec le tissu qui collait sur sa peau transparente... Il l'avait laissée partir, sans rien faire, là encore. Il était le seul à avoir vu ça. Mais il n'avait jamais partagé ce dernier souvenir de sa mère, ni avec son père à l'époque, ni avec son frère... Malgré tout ce qu'ils avaient partagé, il ne s'était jamais confié à lui. Il avait déjà les prémices du monstre qu'il allait devenir...

Témoin du suicide de sa mère sans réagir. Complice du meurtre de son père toute sa vie. Responsable direct de la mort de son frère. Pédophile en devenir. C'était tout ce qu'il était. Tous ces souvenirs tourbillonnaient dans sa tête de plus en plus vite, sans jamais s'arrêter. C'était une évidence. Toute sa vie avait été un gâchis. La planète se serait mieux portée sans lui, depuis le début. Il avait toujours été une source de douleur. Pourquoi ne s'en était-il jamais rendu compte ? Il était le mal incarné. Il avait voulu s'y soustraire, mais on ne peut pas fuir ce qu'on est... Il était plus lucide qu'il ne l'avait jamais été dans sa vie. Il avait été lâche de le nier si longtemps. De se donner le droit de vivre et de faire du mal. Il allait faire preuve de courage, enfin. Le courage nécessaire de laisser sa vie derrière lui et de rendre sa beauté au monde. Laisser Ellana sauver Antoine sans le détruire de nouveau. Partir d'ici. Il n'y avait plus rien sur cette Terre pour un monstre comme lui... Il n'avait jamais eu le droit de vivre. Il se l'était octroyé de force, ce droit. C'était mal. Il avait toujours fait le mal. Il allait remédier à ça...

Il était toujours à la gare. Il pouvait voir Antoine et Ellana à une dizaine de mètres, mais il ne voulait pas les regarder. Il voulait les laisser entre eux, se reconstruire tous les deux. Il ne devait pas intervenir. Il devait les laisser derrière lui, comme le reste de sa vie. C'était la meilleure chose à faire. C'était une pure évidence. Un TGV allait entrer en gare, l'annonce était faite. Il était tout au bout du quai, à l'endroit exact où le TGV entrait en gare à la vitesse maximale. Il l'entendait rugir de loin. Il ne ralentit pas beaucoup à l'approche du quai, ils s'arrêtaient toujours au dernier moment. Soan prit une grande inspiration, et un instant, la douleur qui déformait ses traits s'effaça de son visage. Le train arrivait à deux mètres de sa position lorsqu'il fit un pas un avant et bascula sur les rails. Il avait trouvé un sens à sa vie.



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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Dim 9 Aoû - 12:34

Je n'existais plus.
J'avais cessé d'exister au moment où mon regard avait croisé le sien.
Si vide.
J'avais sentis la souffrance, le découragement, la fin. J'étais devenue cette douleur en une fraction de seconde. Mon être s'était précipité vers lui, pour combler ce vide. Il le fallait. Absolument.

Je ne sentis pas le bitume rompre mon jeans et entamer ma peau. Je ne sentais que le petit cœur qui battait désespérément contre le mien. À moins que ce ne fut le mien? Où se situait la limite? Y en avait-il encore une?

Allais-je mourir, maintenant?

Animée de sa colère si attachante, la figure de Mika fit irruption dans mon esprit. Non, je ne mourrai pas. La douleur se transforma en douceur alors que je passai une main dans les cheveux de l'adolescent. Je rouvris les yeux, à nouveau capable de penser.

L'autre homme, identifié une éternité plus tôt dans la ruelle s'éloignait. Pourquoi? Était-il dérangé par ma présence? Déçu de ne pas avoir pu en finir à cause de mon interruption?
Si mon cœur connaissait la réponse à cette question, quelque chose m'empêchait de l'admettre. La poigne qui se raffermissait dans mon dos, ou la tête sur laquelle mon menton reposait, les murmures qui sortaient de ce corps. Avec une violence retenue que je ne me connaissais pas, je dus néanmoins me résoudre à le repousser. Je ne savais pas d'où me venait la force de m'en séparer. J'aurais voulu le garder en sécurité, contre mon cœur, jusqu'à la fin de nos vies. Mais une autre était en danger, dans l'immédiat. Avais-je vraiment le droit? Comment pouvais-je choisir entre sauver un être cher, ou m'en arracher pour courir après un inconnu qui ne demandait que la mort?

Le sifflement du train m'offrit une réponse, implacable. Je n'avais pas vraiment le choix.

Si j'avais su les contenir jusque-là, les larmes envahirent ma vision alors que mes pieds martelaient le sol. J'aurais aimé hurler, prévenir, je ne parvins qu'à pousser un faible gémissement. Personne n'assistait à ce spectacle désolant. D'un bon en avant, ma main saisit un avant-bras avant que la douleur ne déchire mon corps à nouveau, physique cette fois-ci. De toutes mes forces, je tirai en arrière, et me mis à tomber. Alors que mon dos rencontrait la dureté du sol, je m'accrochai à la conscience si fermement que même la douleur reflua un instant. Je me relevai, chancelante.

J'avais entendu le choc, avant notre chute. Le jeune homme avait partiellement été heurté par la machine en furie. Deux doigts posés sur son poignet, je perçu un pouls, filant, qui m'extirpa une grimace de soulagement. Je n'étais pas en état de pratiquer une réanimation. À priori, je ne déplorai qu'une épaule démise, mais l'adrénaline qui courait dans mes veines m'empêchait d'en savoir plus.

Le sifflement des freins cessa enfin, et le train stoppa sa course effrénée. D'ici quelques secondes, il vomirait une foule de passagers curieux, qui, sans nul doute, appelleraient les secours. J'avais fait ce que je pouvais.

Mais un regard sur le corps si abîmé me contredit. Était-ce vraiment une bonne chose? Il serait mort rapidement, sans souffrir. Et là...
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Antoine Sirkis

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Mer 12 Aoû - 17:43

Ellana me prit dans les bras. Me releva de terre, me serra contre elle. Nos cœurs ne firent qu’unisson, comme si, depuis bien trop longtemps, ils se cherchaient pour vivre encore des choses ensemble. J’étais bien là, je me sentais en sécurité. J’étais blotti contre elle, comme un petit enfant qui s’est fait mal en tombant. Mais n’était-ce pas ce que j’étais ? Un petit enfant. J’avais trop vite grandit, c’était évident. Beaucoup trop vite. J’avais été éveillé bien trop vite à certaines choses qui auraient dû attendre quelques années encore. Je voulais redevenir un petit enfant insouciant, qui savait qu’il pouvait se reposer sur quelqu’un, qui avait encore tout le temps d’apprendre les horreurs de la vie, qui même ne s’en doutait guère. Oui. J’avais cette sensation-là, dans les bras d’Ellana. Je pris une profonde inspiration. Je crois que j’aurais pu rester ainsi toute ma vie. J’oubliais ce qu’il se passait autour de moi.

Celle qui avait été autrefois ma sœur – le serait-elle encore ? C’était à elle de décider –, s’écarta soudain et s’en alla, l’air alarmé. Dur retour à la réalité. Ça avait été court. Bien trop court. Cette sensation de se sentir humain avait duré peut-être trente secondes, puis s’était évanouie. Pas assez longue pour perdurer quand elle n’était pas là…

----------------------------------

Sirkis était assis par terre, les jambes étendues, les mains sur le bitume pour ne pas tomber. Ses yeux étaient à nouveau vides, inexpressifs. Son sourire, pourtant si mignon, qui avait illuminé son visage quelques secondes, s’était évanoui, comme s’il n’avait jamais existé. Cette sensation d’être un enfant aussi. L’enfance aussi, envolée… Mais ça, depuis bien longtemps. C’est comme s’il avait été sorti jusqu’à la taille de la merde et puis avait été relâché pour replonger de plus belle dedans. Le garçon se retourna et vit Ellana se précipiter à l’intérieur de la gare. Sans plus réfléchir, il se précipita à sa suite. Il ne voulait pas qu’elle s’en aille. Pas tout de suite, du moins. Antoine avait besoin d’elle. Il se sentait humain avec elle. Autrement… Il ne s’accordait pas plus de valeur que ce dans quoi il était empêtré.

Il continua à suivre la jeune fille d’un pas hasardeux, un peu claudiquant. Il avait l’air complètement perdu – et il l’était, mentalement, du moins. À cette vitesse, il n’arrivait pas à rattraper Ellana, simplement suivre ses pas de plus en plus éloignés. Enfin, elle montait sur un quai, se précipita au bout, alors qu’Antoine ne venait que de grimper l’escalator. Lentement, il continua vers elle. Celle-ci s’était arrêtée et le train s’arrêta violemment, bien trop tôt par rapport à la fin de la zone d’embarcation. Un corps avait été violemment touché par le TGV. Sirkis était perdu. Qu’est-ce qu’il pouvait bien se passer. Une migraine commençait à poindre le bout de son nez.

Ce n’est que lorsqu’il s’approcha des deux jeunes gens qu’il se rendit compte de ce qu’il venait de se passer. Un moment de choc… Son cerveau qui débranche… Ses yeux se ferment… Son corps chute par terre. C’en était trop pour le petit garçon. Il voulait mourir. Au lieu de cela, il s’évanouit simplement, alors que le conducteur et d’autres employés de la gare se précipitent vers le lieu du drame. Ils appellent le 112 face à deux jeunes inconscients par terre – dont l’un grièvement blessé –, et une jeune fille qui avait l’air complètement perdu.

Plus tard, Antoine ouvrit les yeux. La lumière lui fit mal. Il les ouvrit plus doucement et poussa un gémissement. Mais ses narines se réveillèrent plus vite : il reconnût l’odeur caractéristique d’un hôpital.
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Soan Knight

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Mer 12 Aoû - 19:29

Le corps de Soan n'était que douleur. Il sentait une force extérieure le retenir par son avant bras, et une douleur indescriptible le tirailla tandis qu'il se sentait écartelé. Pourquoi ? Quelle était cette force néfaste qui pactisait avec le diable pour l'empêcher de suivre son destin ? De rendre la terre meilleure ? Quelle était cette chose qui voulait laisser un monstre de plus vivant dans ce monde ? Le train avait percuté son corps et tous ses organes vitaux étaient touchés. Il n'était plus qu'une poupée de chiffons, mais sa tête avait été épargnée, à cause de cette force qui l'avait tiré au-dehors. Ce qui restait de son corps s'était écroulé sur cette force. C'était une personne. Pourquoi avait-elle fait ça...

Elle lui avait volé sa mort. Elle lui avait volé la première vraie belle chose qu'il avait fait dans sa vie. Elle n'avait pas le droit. Des larmes silencieuses roulaient sur les joues de Soan. Son corps était mort, mais sa tête était toujours là et sa conscience aussi. Pour son plus grand malheur. La douleur était indescriptible, elle l'avait tellement empli de toutes parts qu'il ne la sentait plus vraiment. Il était incapable de proférer un son, il ne pouvait plus hurler, quel intérêt ? On l'avait dépouillé du reste de sa vie... On lui avait enlevé la dernière chose qu'il avait de bon en lui. Sa seule bonne décision...

Lorsque la personne repoussa son corps démembré, il reconnut le visage d'Ellana. Elle ? Pourquoi ?! Il ouvrit sa bouche ensanglantée et dans un premier temps, aucun son n'en sortit. Elle s'était probablement arrachée le bras elle aussi en plus. Quelle idiotie. Il ne comprenait pas. Puis finalement, il parvint à articuler dans un souffle...

" - Antoine... Sauve-le..Laisse moi. "

C'était tout ce qu'il voulait. Il avait vidé toutes ses forces dans ce dernier souffle. Ses poumons s'emplissaient de liquide et du sang sortait en larges flots de sa bouche. Mais qu'est-ce qui lui était passé par la tête ? C'était une fille bien... Pourquoi elle avait fait ça ?

La réponse était évidente pourtant. Elle n'avait pas pu le laisser mourir sans rien faire. Elle n'avait pas pu faire ce que Soan avait fait avec sa mère... Et puis finalement, il repensa à elle, justement. Sûrement que sa décision était réfléchie, à elle aussi... Peut-être avait-il bien fait finalement. Dans son innocence de l'enfance, il avait inconsciemment compris qu'il ne pourrait rien faire pour la sauver. Et qu'il l'aurait fait souffrir s'il avait essayé de l'en empêcher. Il ne voulait pas la faire souffrir, il sentait qu'elle avait assez de douleur en elle sans qu'il en rajoute. Pour la première fois de sa vie, il était en paix avec lui-même par rapport à cet épisode là de sa vie. Oui, enfant et innocent, il avait agi avec sagesse sans même le savoir. Sagesse dont l'altruisme d'Ellana manquait cruellement. Il ne pouvait pas la blâmer non plus. Cette fille au grand coeur pensait pouvoir sauver tout le monde. C'était une belle âme. Elle s'occuperait bien d'Antoine. Mais il fallait vraiment qu'elle le laisse partir... Soan espérait que ses derniers mots suffiraient pour qu'elle comprenne quelle décision elle devait prendre. L'abandonner à la mort, et s'occuper d'Antoine. Car lui avait le droit de vivre et de connaître le bonheur. Il le pouvait encore. Il le devait...

Soan était juste vexé qu'on l'ait arraché à une mort violente mais subite. Il souffrait le martyre et c'était à cause d'une tierce personne. Il était persuadé que si sa tête avait percuté le train en même temps que le reste de son corps, il serait mort sur le coup. C'était une belle fin, celle qu'il avait choisie. Mais on le lui en avait empêché et maintenant, il devait subir des souffrances physiques telles qu'il n'aurait jamais pu imaginer. Et pourtant, il en avait connu avant ce jour... Son corps se convulsait et ses larmes se mélangeaient à son sang. Il voulait juste que tout s'arrête pour ne rien ressentir. Comme lorsqu'il était parti en voyage et que sa douleur psychologique s'était anesthésiée. Il voulait partir loin... Et sortir de ce corps. Taire son corps détruit en même temps que sa conscience meurtrie.

Il finit enfin par perdre connaissance, délivré.

----------------------------------------

Soan avait été transporté à l'hôpital. Il avait été transfusé et opéré en urgence. Tous ses organes étaient directement branchés sans quoi ils ne fonctionnaient plus. Il était sur plusieurs listes à la fois de demandeurs de greffes. Tout ça en un temps record. Mais il l'ignorait encore. Il ignorait que son corps était détruit à jamais mais que puisque sa tête était intacte, les médecins s'acharneraient jusqu'au bout pour le sauver. Ou plutôt, pour le garder en vie, quoiqu'il en coûte. Ils ne lui demanderaient pas son avis. Il était parti pour vivre un enfer terrestre. Une conscience meurtrie enfermée dans un corps absent qui ne répond plus à rien. La pire des punitions.

Après tout, peut-être que c'était ça, le destin qu'il méritait. Peut-être que la mort subite sous un train, c'était trop facile. Qu'il devait souffrir pour expier le mal qu'il avait fait. Peut-être qu'un monstre comme lui ne pouvait pas mourir si rapidement. Qu'il devait subir sa pénitence avant... Il n'était pas croyant. Il ne l'avait jamais été. Alors, quand il recommença à sentir son corps et ses douleurs, il sût qu'il n'était pas mort. Qu'il n'était pas dans un espèce de paradis de pacotille. Il savait qu'il n'y avait que le néant après la mort. Et dans le néant, on ne souffre pas. Pas comme ici.

Il ne sentait presque pas son corps. La douleur de l'esprit avait repris le dessus sur tout le reste. Il fronça les sourcils. Sa colonne vertébrale était brisée au milieu du dos, il ne pouvait bouger que ses épaules et sa tête. Ses bras ne répondaient pas, ils étaient trop brisés pour ça. Il avait réellement été écartelé... Il entendit des voix indistinctes. Ces salauds de médecins avaient dû voir sa première expression faciale. Il ne voulait pas revenir dans ce monde. Non. Il voulait le quitter... Pourquoi lui faire endurer encore ces souffrances. Il ne voulait pas. Mais il était obligé, par l'acharnement humain...

Il finir par ouvrir les yeux sur son nouvel enfer. Les voix devenaient plus claires. On lui demandait s'il voulait voir ses amis. Quels amis ? Celle qui l'avait arrachée à une douce mort ? Ou celui qu'il avait détruit jusqu'à la moelle quand il n'était qu'un gamin innocent ? Il ne savait pas s'il voulait les voir ou pas. Il voulait juste mourir. Il n'avait plus aucun autre désir ni aspiration. Qu'on le laisse partir, c'est tout...

" - Comme ils veulent. "

Il parvint à souffler cette réponse. Ses poumons ne lui faisaient plus vraiment mal. Il devait être drogué à mort. Voilà ce qu'il avait toujours refusé, et finalement les médecins l'avaient chargé. Son père aurait honte de lui. Finir sa vie drogué jusqu'au sang. C'est comme si son paternel était mort pour rien. Il avait donné sa vie pour que ses enfants ne connaissent jamais la drogue... Et on l'avait drogué à son insu, pendant un moment de faiblesse. Au lieu de le laisser mourir paisiblement. C'était horrible. Il voulait pleurer mais son corps ne le permettait pas. Son visage était mort, lui aussi.

Il espérait juste que les médecins comprendraient sa réponse : si des gens veulent le voir, qu'ils viennent le voir. S'ils ne le veulent pas, il ne voulait rien leur imposer. Tout lui était égal. Tant qu'on le laisserait mourir... Mais ça n'arriverait jamais... Il était désespéré. Combien de temps resterait-il enfermé dans cet enfer d'ivoire ? Dans ce corps perdu ? Dans sa conscience meurtrie ? Il voulait que tout s'arrête... Il se prit de la folie d'espérer que ses "amis" pourraient l'aider à contrer les médecins. Il commençait à délirer, conséquences des intenses quantités de morphine injectées...



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Ellana Watkins

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Sam 22 Aoû - 12:39

C'était une erreur. La réponse à ma question me frappa alors que le corps désarticulé d'Antoine rejoignait le sol dur et froid du quai, à la limite de mon champ de vision.

Comment avais-je pu ne pas reconnaître Soan?

Malgré la souffrance qui l'habitait, qui le définissait, à présent, il murmura quelques mots, qui s'éteignirent alors qu'une vague de sang emplissait sa bouche. Je n'en compris qu'un. Antoine. Machinalement, je me retournai, et, ignorant la douleur qui me déchira la poitrine, me relevai. Que pouvais-je faire? Littéralement écartelée entre les deux jeunes hommes, vers qui mes pas devaient-ils m'emmener?

Au loin, les sirènes des ambulances déchiraient déjà la nuit, se faisant de plus en plus insistante. Si la foule s'était jusque-là tenue à une distance respectueuse, trop horrifiée pour s'approcher mais trop intriguée pour détourner le regard, la bitonalité des sirènes sembla la ragaillardir. Les murmures se changèrent en brouhaha. Ma tête se mit à tourner, alors que la nausée s'emparait de moi. Mais je ne tombai pas. Deux mains délicates se posèrent dans mon dos, accompagnant ma chute. Entre les jambes des témoins, je voyais le visage si délicat d'Antoine, yeux fermés.

Il se passa une éternité avant que, pantalons bleus marines recouvrant bottes noires, quelques hommes éloignèrent la foule. Je m'étais rassise, et, dans un enchevêtrement de phrases empressées, je tentais de leur expliquer la situation. Les portes d'une première ambulance se refermaient sur la civière qui portait Soan lorsque je compris qu'ils ne prêtaient aucune espèce d'importance à mes explications embrouillées. L'homme en face de moi semblait seulement exaspéré que je ne le laisse pas regarder mes propres blessures. Il n'avait jusque-là réussi qu'à me cliquer une minerve en plastique orange autour de la gorge. Mais je ne pouvais pas les laisser m'emmener. Pas seule.

D'un geste qui m'arracha une grimace, je le repoussai du plat de ma main valide, et me rapprochai d'Antoine, autour duquel s'affairaient déjà deux ambulanciers. Dans un français approximatif, j'ouvris la bouche:

- Il ne part pas sans moi.

Ils se concertèrent du regard, le temps d'échanger un haussement d'épaule dubitatif, et soulevèrent la civière. Il semblait si petit, sur cette plaque blanche. Un masque à oxygène recouvrait son visage, mais son front était le témoin de l'affrontement qui se déroulait dans son esprit. Une fois le brancard calé, je m'assis sur le siège moulé dans la carcasse du véhicule, et je lui pris la main. Elle semblait étrangement froide. Ou étais-ce moi qui brûlais? Je ne pouvais plus le dire.

Un ambulancier était monté avec nous, tandis que son collègue transgressait le code de la route pour nous amener à bon port le plus rapidement possible. Il ne me prêta pas une once d'attention. Le petit cœur d'Antoine traçait des lignes, rouges et vertes, sur le moniteur de poche. Si je n'étais pas très douée dans la lecture de ces symboles, faute de matériel adapté au dispensaire, je comprenais que quelque chose clochait. Mais nous franchîmes les portes des urgences avant que je n'aie pu suffisamment rassembler mes esprits pour poser une question.

Là, ils nous séparèrent, et mes protestations ne rencontrèrent que l'implacabilité de leurs regards. Antoine disparut derrière une porte verte claire, et la douleur choisit ce moment précis pour affluer à nouveau. Je m'accrochai, pour ne pas perdre connaissance. Ils m'avaient finalement allongée, et, incapable de tourner la tête, mon champ de vision se réduisait à ce qui se passait directement au-dessus de mon visage. Je sentis le métal froid découper mes vêtements, et la vulnérabilité s'empara de moi. J'étais tellement impuissante.

J'avais abandonné Antoine, plongé Soan dans une souffrance indescriptible, et maintenant, j'étais couchée là, nue, à la merci de médecins aux regards fermés. Un objet de science entre leurs mains d'experts. Des électrodes furent collées sur ma poitrine, et un bipbip trop rapide mais régulier résonna au-dessus de moi. Quelque chose transperça la fine peau au creux de mon coude gauche, et la douleur reflua. Enfin, je perdis connaissance.

Quand je rouvris les yeux, le ballet des soignants avait quitté la pièce, ne laissant derrière lui qu'emballages vides, compresses ensanglantées, une jeune urgentiste, et mon corps, qui ne me répondait plus. D'une pression sur un bouton, la médecin fit remonter de quelques centimètres le haut de mon corps. Suffisamment pour me permettre de retrouver un champ de vision acceptable. Elle s'assit sur un tabouret à roulette, et avec un sourire encourageant, se mit à me parler.

- Je m'appelle Charlie Sullivan, et je suis ton médecin ici. Il ne faut pas que tu aies peur, tu n'as été inconsciente qu'une dizaine de minutes. Tu es entre de bonnes mains, et tes amis aussi. J'irai me renseigner sur leur état dès que je sortirai de cette pièce, c'est promis. Quant à toi, tu as plusieurs égratignures qui nécessitent encore des points de sutures, et nous devons attendre que ton épaule ait dégonflé pour décider s'il faut t'opérer ou non, la radio n'est pas significative.

Un millier de questions embrouillait mon esprit, mais elle continua à parler.

- La minerve que tu sens autour de ton cou sert à maintenir une légère entorse cervicale, probablement due au choc. Comme tu n'as pas perdu connaissance sur le moment, c'est plutôt bon signe, mais je vais devoir faire un examen neuro dès que nous aurons fini de parler, d'accord?

Je voulus hocher la tête, mais la bêtise de ce geste bloqué m'arracha un sourire douloureux.

- Si tu t'en sens capable, j'aurais besoin que tu me racontes calmement ce qui s'est passé. Et si tu le veux bien, je t'enregistrerai, pour que la police n'ait pas à te poser toutes leurs questions à nouveau.

Elle posa une main légère sur mon épaule valide.

- Si tu commençais par me dire ce que vous faisiez dans cette gare?

Je pris une grande inspiration, et, d'un filet de voix proche du murmure, lui racontait tout. Je ne mentionnai pas Cherub, pour que mon histoire reste crédible, mais au mot "orphelinat"; des larmes brouillèrent ma vision.
Tout le reste, l'Afrique, Mika et Arthur qui devaient m'attendre dans une chambre d'hôtel, notre escale à Bruxelles, mes courses nocturnes, les retrouvailles, l'embrassade, le quai, tout le reste était vrai. Et lorsque ma voix s'éteignit, celle de la médecin ne couvrit pas le silence. Mais à quoi s'attendait-elle? Avait-elle été épargnée par l'horreur de la vie sur terre jusqu'alors? Elle travaillait pourtant aux urgences, elle avait dû en voir, des drames... Mais elle ne disait plus rien. Était-ce à moi, une fois de plus, de lui sauver la mise? De la tirer de cette gêne qui l'avait envahie alors que les larmes ruisselaient sur MON visage?
L'altruisme prit le pas sur la colère, en moi, et j'ajoutai:

- Pouvez-vous faire venir Mika et Arthur? Je ne veux pas qu'ils soient seuls. Et, s'il vous plait, faites ce que vous pouvez pour que je puisse rejoindre Antoine, le plus vite possible. Ou j'arrache ma perf' et je le rejoins moi-même.

Je ne m'en sentais pas capable, mais peu importait. Elle n'avait pas à la savoir. Le docteur Charlie Sullivan quitta la pièce, et je pus enfin fermer les yeux. Je n'eus droit qu'à deux heures d'un sommeil sans rêves avant que l'on m'en extirpe. C'était une infirmière, qui m'annonça que, derrière la porte, mes enfants attendaient de pouvoir entrer. Je pris un instant pour évaluer ma situation.

Ils m'avaient changés de pièce, je portais désormais une blouse en coton, une attelle immobilisait mon bras contre mon ventre, et des pansements recouvraient mes plaies, sans doutes suturées pendant que je dormais. Mais je ne craignais pas que ma vue effraie Mika. Elle avait vu sa vraie mère mourir dans des conditions autrement plus cruelles.

- Laissez-les entrer.

L''infirmière ouvrit la porte, et l'enfant se jeta en courant vers moi, avant de s'immobiliser à quelques centimètres du lit. Arthur était couché dans un berceau probablement emprunté à la nurserie, que poussait la baby-sitter engagée une éternité plus tôt.
D'un sourire, j'encourageai Mika à me rejoindre, et elle sauta sur le lit, en me prenant dans ses bras avec une précaution insoupçonnée pour une enfant de son âge. À nouveau, les larmes lavèrent une partie mon angoisse, et je trouvai la force de la rassurer, avec des phrases simples et réconfortantes. Elle finit par se détacher de moi, et s'assit sur le bord du lit, une jambe ballante et l'autre repliée sous elle. Le bonheur m'avait envahi en sentant son corps chaud contre le mien, mais je ne pouvais m'y abandonner. Deux personnes, dans cet hôpital, avaient besoin de mon aide.
La responsabilité m'abattit une seconde, mais je la repoussai. Je n'avais pas le droit. Je l'avais choisie. J'avais choisi de me dédier aux autres, et ce que je voulais moi n'avait plus d'importance. Je me ressaisis, et lui demandai:

- Ma puce, ça te dirait, d'avoir un tonton?

Un sourire intrigué embellit son petit visage. Elle avait beau avoir recouvré l'usage de ses cordes vocales, les mots ne sortaient de sa bouche que si elle le jugeait nécessaire. Je fis un signe à l'infirmière, qui s'était respectueusement éloignée de quelques pas pour nos retrouvailles.

- S'il vous plait, est-ce que mon médecin vous a autorisée à me déplacer? J'ai vraiment besoin de voir Antoine Sirkis.

Elle me signe de patienter, sortit de la pièce en tapotant sur le clavier de son petit téléphone portable. Il ne s'écoula pas deux minutes avant qu'elle ne revienne dans la pièce.

- La docteur déconseille de vous déplacer, mais si vous comprenez les risques, elle dit qu'il faut mieux que je vous aide plutôt que vous disparaissiez toute seule...

Elle m'aida donc, à me redresser, et à m'asseoir sur le fauteuil roulant qu'elle avait collé au lit. Puis, Mika sur nos talons, elle me poussa jusqu'à une chambre voisine. Je toquai timidement, et, poussant la porte, elle me roula jusqu'au lit sur lequel reposait Antoine.
Il avait les yeux ouverts, mais il ne disait rien. Etait-il encore là, en dedans?
D'une main fébrile, j'attrapai celle de Mika à côté de moi, et la posai sur la paume mi ouverte d'Antoine. Dans ma main se trouvait à présent mon univers. Hormis Arthur, qui dormait encore dans ma chambre, et Soan, envers qui j'avais une dette à régler, tout ce qui comptait pour moi tenait dans cette poignée de main.

- Antoine, je te présente ta nièce, Mika. Mika, voilà Antoine, mon petit frère.
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Antoine Sirkis

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Mar 13 Oct - 22:50

Mais cette odeur neutre et pourtant si caractéristique des hôpitaux était sans doute la seule chose que ressentait Antoine. Son regard vide fixait le plafond blanc qui caillait par endroit, ce qui ne le rendait pas pour autant intéressant pour le moins du monde. Sa bouche, ses joues, son nez, ses pupilles, tout son visage était d'une froideur implacable, voire macabre. La pâleur de son ton rivalisait avec la fadeur des fleurs qui fanaient depuis bien trop longtemps à côté de son lit. Elles ne lui étaient pas destinées, mais personne n'avait visiblement pensé à les retirer. Si sa poitrine ne se soulevait pas avec un rythme lent et irrégulier, on aurait sérieusement pu croire à un lit de mort. C'était presque ça, en fait.

Le corps d'Antoine fonctionnait, certes, mais plus son âme. Son cerveau faisait grève et son cœur s'était vidé de toute émotion. Alors il restait là, couché, inerte. Il ne sentait pas le temps passer. Était-il ainsi, les yeux ouverts, depuis cinq minutes ? Une heure ? Un jour ? L'absence d'horloge empêchait de trouver la réponse à cette question, si toutefois elle eut intéressée quelqu'un. Ce n'était pas le cas.

Personne n'était encore passé dans sa chambre. Ou bien ne l'avait-il pas remarqué. Sa seule conscience actuelle, c'était cette odeur aseptisée. Mais pourquoi ? Était-ce le chemin vers la mort – et quel autre endroit que l'hôpital pour ça – qui le connectait encore au monde extérieur ?

Une chaleur soudaine dans le creux de sa main vint interrompre son repos éternel. Qui donc le dérangeait ainsi ? Un de ces satanés médecins qui voulaient à tout pris lui sauver la vie, alors qu'il ne désirait que son contraire ?


Non. Sinon, ça n'eut pas été de la chaleur qu'il aurait ressenti. Plutôt ne l'aurait-il pas remarqué. C'était particulier ici, subtile. Pourtant, ce qui s'était posé dans sa main et qui ne la quittait plus n'appartenait pas à la seule personne qui pouvait encore éventuellement le sauver, plus que physiquement parlant, en tout cas. C'était trop petit, mais aussi doux. Une main enfantine, sans doute.

Pourtant, c'est quand même cette voix qu'il entendit. Les connexions avaient du mal à se faire dans sa tête, il n'y comprenait rien. Il ne perçut pas le sens de ce qu'on lui disait. Qui était dans sa chambre ? Qui lui parlait ? Son regard ne bougea pas, ne décrocha pas du plafond, comme s'il n'avait plus assez d'énergie pour ne fût-ce que bouger sa tête. Mais c'était vrai, quelque part. Il était vidé. Il n'avait plus rien en son sein intérieur.

La seule chose qu'il pouvait faire, la seule chose qui lui revenait encore, c'était ce nom. Alors, il se contenta de le soupirer, dans l'espoir que ce soit le début d'une nouvelle vie, ou en tout cas la fin d'une précédente.

« Lana... Lana...Lana... »

Le garçon avait l'air désespéré. Cette voix ne pouvait pas lui appartenir. Ce n'était pas la voix d'un jeune garçon, mais d'une personne sans âge, sans sexe, sans personnalité, sans force. La voix de personne. Mais Antoine n'était plus personne. Il le savait. C'est peut-être même la seule chose dont il avait pu être sûr ces derniers mois. Il n'était rien. Il n'était plus rien.

Trois fois. Puis, il se tût à nouveau, complètement neutre, le corps tout à fait inerte. Comme si le simple fait de murmurer ce même mot plusieurs fois avait été trop épuisant. Était-il encore conscient ? Voyait-il vraiment ? Peut-être était-il devenu aveugle. Peut-être était-il occupé à pénétrer dans ce tunnel qui guidait vers la conclusion, vers l'avènement. Tel un train qui rentre dans un tunnel pour ne jamais en ressortir.

Un Train ? Un autre nom lui vint alors. Soan. Lentement, l'épisode de la gare lui revenait. Le suicide raté, tout ça. Jusqu'à son évanouissement. Le garçon était-il en vie ? Il ne devait plus l'être. Soan ne pouvait plus être en vie, Antoine savait parfaitement ce qu'il ressentait. À quoi bon s'accrocher ? La mort fait partie de la vie. Quand tout va bien, elle survient au bon moment. Au moment où on a vécu assez de bonnes ou de mauvaises choses pour pouvoir s'en aller ailleurs. Ou, plus cruellement dit, quand on ne supporte plus la mocheté de la vie. Ce moment était arrivé pour Soan, et même si Antoine l'aimait profondément, il savait quel était son devoir, là, maintenant, tout de suite, si tant est que l'autre était en vie. Sinon, ce n'était pas nécessaire.

Soudainement, Antoine se leva. Son corps se mouvait tel un robot, avec des mouvements saccadés et peu fluides. Il dépassa les deux personnes présentes dans la chambre sans les remarquer. Il s'avança et finit par sortir de la pièce. Il semblait savoir où il allait, même si, dans le fond, il n'en savait rien. Il est difficile de déterminer ce qui le guidait, mais il arriva néanmoins à bon port. De plus, la chance lui sourit, mais d'un sourire macabre, parce que personne n'était là pour l'empêcher de faire ce qu'il allait commettre.

Il s'approcha du lit, murmura quelques mots d'une voix douce et rassurante à l'attention de l'homme couché,  puis débrancha brusquement le câble qui le maintenait en vie.

« Soan, toi et moi, on méritait sans doute une autre vie, mais le sort en a décidé autrement. Je t'aime. Repose en paix... »

Était-ce vraiment le même garçon qui avait prononcé ses paroles ? Celui qui, quelques secondes plus tôt était allongé tel un mort sur son lit ? Le garçon s'assit sur une chaise à côté du lit et prit sa tête entre ses mains. Des larmes coulaient sur ses joues. Il était en train de s'arracher les cheveux. Son visage s'était soudain teinté de rouge. Antoine était en train de devenir fou. Que venait-il de faire ?

En tous les cas, ça avait agit comme un électrochoc...
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Soan Knight

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Jeu 15 Oct - 16:06

Soan avait perdu la notion du temps. Il ne savait plus s'il était là, à moitié mort sur ce lit d'hôpital, depuis une heure, un jour, une semaine... De temps en temps la morphine lui faisait perdre conscience, il s'enfonçait alors dans une profonde léthargie où il ne ressentait plus rien, où il ne voyait plus rien. Ils étaient en train de tuer son dernier organe intact : son cerveau. Peu à peu, il sentait qu'il perdait sa conscience, et il ne le supportait pas. Alors, lorsqu'il en avait l'occasion, il luttait. Il essayait de se débattre, mais ses membres ne répondaient pas. Alors, il essayait de hurler, mais ses cordes vocales ne sortaient rien d'autre qu'un grondement sourd. Il implorait les médecins d'arrêter de le droguer, mais alors ces derniers s'approchaient de lui d'un regard désolé, et rappuyaient sur le bouton pour lui renvoyer une dose... Il ne savait plus ce qu'il disait, le pauvre, songeaient-ils tous. Soan était totalement ignoré dans ces moments où il reprenait conscience. Il ne se souvenait pas avoir déjà rencontré des personnes aussi cruelles, ou rarement. Ils n'écoutaient rien de ses demandes, de ses supplications, convaincus de savoir mieux que lui ce qui était bon pour lui-même. C'était ça, l'éternelle vanité des médecins.

Soan commença à se rendre compte qu'il était inutile de lutter. Lorsque la dose de morphine diminuait et lui permettait de recouvrer ses esprits, il gardait les yeux fermés, suffoquant contre la douleur. Il tentait de contrôler ses expressions faciales, pour que la souffrance ne transparaisse nulle part. Ainsi, on le bombardait moins souvent, et il avait les idées claires un peu plus longtemps. Il aurait voulu qu'on stoppe entièrement son arrivée de morphine. Il voulait pouvoir ressentir son corps, aussi brisé et douloureux qu'il soit. Cette souffrance physique, il l'avait amplement méritée et il le savait. Il ne voulait pas s'en échapper par quelque subterfuge de ce genre. Au fond de lui, il savait qu'il arriverait à se donner la mort finalement, à partir pour de bon - ce n'était qu'une question de temps. Et pour le temps qu'il lui restait, même s'il ne l'avait pas choisi, il ne voulait pas le passer à fuir. Il voulait rester dans son corps, bien présent, comme ses parents l'avaient fait avant lui. Il voulait se montrer digne de la mort, et il aurait voulu mourir debout, seulement il savait que c'était impossible. Il ne sentait rien au-dessous de son nombril, mais tout ce qui se trouvait au-dessus le faisait atrocement souffrir. Parfois, dans un élan de faiblesse, il laissait échapper un léger gémissement, incapable de le retenir. Alors, son enfer recommençait, son esprit malade se renfonçait dans des hallucination toutes plus violentes et inquiétantes les unes que les autres. En réalité, c'était ça l'enfer qui lui avait été infligé en l'empêchant de partir à sa guise - la morphine. Ce n'était pas la douleur physique, c'était la douleur psychologique. Il ignorait qu'elle pouvait être encore plus vive que celle qu'il avait connue depuis toujours. Se sentir étranger à son esprit, savoir que quelque chose vous emmène loin de votre conscience sans pouvoir l'arrêter. Son corps était étrangement sec, il n'avait plus de salive ni de larmes dans les yeux, il se desséchait au fil du temps passé dans cette prison d'ivoire. Il voyait successivement en blanc et en noir, s'il ouvrait ou s'il fermait les yeux, comme si le monde entier avait perdu toute sa couleur.

Et finalement, des bruits de bas le levèrent de sa torpeur. Il reconnut ces bruits comme différents de ceux laissés par le personnel médical. Ces bruits se distinguaient nettement de ceux répétitifs des multiples machines qui étaient branchées sur lui. C'est là qu'il reconnut la lumière au bout du tunnel. Il ouvrit les yeux et après une lente mise au point, il reconnut Antoine penché sur lui. Son visage était aussi blanc que le reste de la pièce, mais Soan avait l'impression de le voir en couleurs, lui, uniquement. Il reconnut dans son champs de vision Lana, accompagnée d'une petite fille noire. Soan sourit de l'intérieur, et même si son visage restait passablement neutre, cette vision lui réchauffa un peu le cœur. Cette jeune fille avait trouvé une famille, finalement, CHERUB n'avait pas détruit tout le monde... Certains, bien que broyés par cette vie d'esclave de la Reine, trouvaient la force de se relever. Ellana avait toujours impressionné Soan, mais aujourd'hui, cette admiration était plus forte que jamais.

Comme Soan ne pouvait pas vraiment tourner la tête, il n'eut pas le loisir d'observer ces visiteurs. Il fixait Antoine, qui était le plus proche de lui. Il était heureux que personne n'ait annoncé cette visite. Il ne voulait voir personne du corps médical, en cet instant. Sa dose de morphine était au plus bas, les muscles de sa poitrine de contractaient rapidement sous l'effet de la douleur. Tout son corps était crispé, luttant contre la souffrance qui déchirait ses entrailles, mais ses yeux ne se détachaient pas de ceux d'Antoine qui avaient l'air un peu plus vivant que tout à l'heure. Soan buvait les paroles de ce petit garçon, qui n'en était plus vraiment un, et au son d'un lointain "je t'aime" son organe se dressa. Il le sentit, sans savoir comment puisqu'il n'avait plus le contrôle de cette partie de son corps. Mais d'une façon ou d'une autre, ces quelques mots réveillèrent quelque chose en lui, et cette découverte macabre lui arracha une unique larme qui vint rouler le long de sa tempe.

Il sut à cet instant qu'il avait pris la bonne décision en choisissant ce train, car le monstre en lui ne l'avait jamais vraiment quitté. Il était toujours en alerte, prêt à frapper, et la mort était la seule façon de s'en extraire. Soan en avait déjà la certitude avant, mais cette érection pré-mortem le confirma juste avant son dernier souffle. Son petit Antoine accomplit là son acte héroïque, ce n'était pas son premier, Soan savait qu'il avait déjà eu une carrière brillante. Mais c'était sans conteste le plus impressionnant. Le gamin arracha les fils d'un seul coup, et une dernière expression de visage s'imprima sur le visage de Soan : il sourit, légèrement mais sincèrement. Ses yeux renvoyaient tout l'amour qu'il avait pour ce petit garçon devenu grand. Et juste avant que la larme qui roulait toujours sur sa tempe ne tombe sur l'oreiller, il souffla un dernier mot à l'adresse de son sauveur :

" - Merci... "

La boucle était bouclée. Antoine avait été son sauveur depuis le début, après son frère, Soan n'en avait jamais eu d'autre. Il l'avait fait revivre lors de cette mission, il lui avait fait découvrir des plaisirs encore inconnus pour lui et il lui avait insufflé une nouvelle force : un désir. Par ce moment Antoine lui avait aussi fait découvrir qui il était au fond, il avait aidé Soan à se découvrir dans les détours les plus obscurs de son âme. Il l'avait sauvé en le faisant revivre et en le mettant face à lui-même. Et aujourd'hui, il le sauvait encore, une dernière fois, en l'aidant à s'accomplir, à réaliser la meilleure action de sa vie. Oui, Antoine était son sauveur, il l'avait toujours été, de leur première rencontre à leur dernier instant ensemble.

Les bruitages des machines s'affolèrent en même temps, d'un seul coup, alors qu'un éclair de douleur traversait le corps entier de Soan. Sous la souffrance il se cambra violemment, alors qu'un liquide remplit ses poumons en moins de deux secondes. Lorsqu'il retomba sur le matelas, le corps du jeune homme était finalement inhabité. Ses souffrances et son esprit meurtri avait disparu, ils avaient quitté ce monde trop cruel pour lui. Il ne restait plus qu'une coquille vide sur ce matelas, un enchevêtrement de tissus brisés qui n'attendaient qu'à être disséqués.



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Ellana Watkins

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Mar 15 Déc - 11:19

Il ne réagit pas. Sa main était toujours froide et inerte dans la mienne. Sa tête ne tourna pas, et même ses paupières ne daignèrent ciller.
Comme si je n'existais pas.
Le regard mi-intrigué mi-effrayé que Mika leva sur moi me contraignit à reformuler cette dernière pensée.

Comme s'il n'existait pas.

Et pourtant, le contact de nos mains sur la sienne avait dû déclencher quelque chose, car sa poitrine se souleva, et sur l'expiration, mon prénom retentit dans la chambre vide. Je sentis Mika frémir de tout son petit corps, et je ne pus m'empêcher d'en faire autant. J'avais beau savoir que l'inhalation d'oxygène pure, suivie de plusieurs heures sans prononcer un seul mot pouvait rendre n'importe quelle voix plus rauque qu'elle ne l'était réellement. Mais là…

Ces deux syllabes, répétées trois fois, avaient quelque chose de réellement terrifiant. Je soufflais un "chhhhhhhh", autant pour rassurer les deux enfants dans la pièce que pour me convaincre que j'étais capable de soutenir tout ce petit monde.

Il fallait que je me lève, que je m'asseye au bord de son lit, et qu'au mépris des câbles qui le liaient encore à un moniteur et une perfusion saline, que je le prenne dans mes bras. Il fallait que ce contact, moins ténu qu'une simple poignée de main, suffise à le reconnecter. Et je n'avais pas le droit de douter de la force qui me porterait.

Mais il se mit en mouvement avant moi. Il se leva, inconscient des perfusions qu'il arrachait en s'éloignant du lit. Sa blouse turquoise, beaucoup trop grande pour un si petit corps, flottait sur ses épaules, et donnait à ses mouvements saccadés des allures de spectre. J'étais glacée d'effroi. Que restait-il de l'enfant qui venait en cours de maths? Du jeune si fier de partir en mission? Ou même du petit frère éploré de la tournure des événements?
Que restait-il d'Antoine?

Il quitta la pièce, et, soudain, je compris ce qui le poussait ainsi. Je devais le suivre. Immédiatement. Avant qu'il ne commette l'irréparable.
Je devais le faire à sa place.

Sans tenir compte de la minerve qui m'immobilisait toujours les cervicales, je repoussai le fauteuil roulant. Chancelante, mais debout, je fis quelques pas avant de trébucher. Je tendis les bras dans une grimace de souffrance et… Trouvai une petite épaule à laquelle me raccrocher. Sans un mot, comme à son habitude, Mika avait, elle aussi, avancé un peu. Juste assez pour se trouver au bon endroit. Je lui adressai un faible sourire, auquel elle répondit d'un des regards si graves dont elle avait le secret.
À cet instant plus que jamais, j'avais l'impression de voir Antoine sous les traits de la fillette.

Je murmurais un "Je suis vraiment désolée… Tu ne devrais pas avoir à vivre ça…", et, en accentuant la pression sur sa main, me remis en marche. Comment pouvais-je savoir, dans cet immense hôpital, sur quel bouton appuyer dans l'ascenseur? Quelle porte ouvrir, au bout de quel couloir?
C'était impossible, et pourtant, je savais.

Mais c'était trop tard. Encore dans l'encadreur de la porte, je voyais déjà les câbles qui pendaient lamentablement du lit. Du sang s'écoulait par petites gouttes, mais la vie, elle, fuyait à grand pas. Il faisait tellement froid, dans cette petite chambre aseptisée… Attrapant une seringue sur le chariot de réanimation, je lâchais la main de ma fille pour m'approcher du lit. Un râle, qui ressemblait peut-être à un mot, s'échappa de la gorge du mourant, mais ce n'était pas à moi qu'il s'adressait. Dans l'ombre, derrière les moniteurs qui, à présent, s'affolaient, je délivrai une dernière dose de morphine à cet ami qui s'en allait.

Qui n'était plus là.

Un bip continu résonnait à présent, dans l'atmosphère glaciale de la pièce. D'un geste, je fis taire les machines, et il ne resta plus que nos trois respirations. Celle de Mika, toujours sur le pas de la porte, impassible et pourtant effrayée. La mienne, beaucoup trop rapide. Et celle d'Antoine. Au moins, il respirait toujours.

D'un pas hésitant, je fis le tour du lit, et, avec toute la retenue dont je pouvais faire preuve, déposai une main sur l'échine courbée de l'enfant. Était-il encore un enfant? Il venait de mettre fin à la vie de son ami le plus proche. Après tout ce qu'il avait traversé… Et c'était ma faute. Si je l'avais gardé à l'abri de mes bras, au lieu de courir bêtement pour tenter de sauver une âme déjà perdue… Toutes ces souffrances endurées par les deux hommes de cette pièce, c'était ma faute.

Pourrai-je me pardonner un jour d'avoir mis mon petit frère dans cette situation? J'aurais dû être plus rapide, j'aurais dû arracher ces câbles moi-même…

- Je… Je suis désolée. C'est fini…

Ça va aller… Mais pouvais-je le dire? Comment le savoir? Tout semblait indiquer le contraire.
Tout?
Une petite main, sur le haut de ma cuisse, déposait un message d'espoir, incongru dans cette pièce si sinistre…
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Antoine Sirkis

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Sam 19 Déc - 21:12

Soudain, Antoine se calma. Ses mouvements brusques et violents s’arrêtèrent. À la place, il leva lentement sa tête et regarda Ellana. Des larmes commençaient tout doucement à couler le long de ses joues enfantines, avant que le garçon n’éclate en sanglots. Ce qu’il venait de se passer n’était pas possible. Ça ne pouvait pas avoir eu lieu. C’était tellement… surréaliste.

« Pou… Pourquoi ? » finit-il par dire d’une voix chevrotante, secoué par ses pleurs. C’est tout ce qu’il était capable de dire. Il rebaissa sa tête et se roula en boule, comme pour se protéger du monde extérieur, ou pour s’étouffer peut-être.

Soudain, alors même qu’il avait quitté son enfance dès qu’il était né, il semblait redevenir un enfant faible et fragile, un gosse pleurnichard. Ses yeux étaient rouges, et il avait honte de lui-même. Rien de positif n’arrivait à traverser l’esprit d’Antoine, à présent trop bouché par tous ces terribles événements.

Le désespoir. Il y avait de ça aussi dans cet acte de détresse. Comment vivre après ça ? Était-il même encore possible d’être heureux ne fût-ce qu’une seconde ? Pourrait-il se redresser ? Il n’avait jamais été aussi bas, et là, le vase débordait. Un trop plein d’émotions négatives venaient submerger le jeune.

Et puis, cette petite voix dans sa tête, là-bas, dans un coin pas si éloigné que ça, qui lui chuchotait d’une voix grinçante d’accusations qu’il était un monstre. C’est vrai. De quel droit pouvait-il retirer ainsi la vie d’une personne ? Il n’était qu’un assassin. Et ces mots venaient lui transpercer les neurones, lui vriller l’esprit. Monstre, assassin, sans-cœur, meurtrier, criminel, moins que rien… Autant de mots qui, l’un à la suite de l’autre, l’enfonçaient encore plus et le menaçaient un aller simple, lent et plein de souffrance vers l’enfer. Mais n’était-ce pas après tout ce à quoi il avait droit depuis qu’il avait vu se monde.

Il regrettait d’être né. Le monde se serait mieux porté sans lui. Lui se serait mieux porté sans ce monde. Pourquoi ce à quoi il avait déjà pu faire face durant sa courte vie existait sur cette planète ? Le pire, c’est  qu’il savait qu’il était loin d’avoir tout vu ou tout entendu.

Il n’y avait que cette personne en face de lui, Ellana, qui le rattachait à cette terre, à cette société. Elle était tellement… Saine ? Antoine n’aimait pas la religion – c’était tellement hypocrite –, alors ce mot ne lui convenait pas. Mais c’était sans importance. Il n’aimait rien de cette société. L’homme était certes capable du pire, mais heureusement, certaines personnes comme cette fille se battaient pour rendre le monde meilleur, sans jamais baisser les bras. Lui, ses bras étaient déjà tombés bien bas depuis longtemps.

Il releva la tête et posa à nouveau son regard sur Ellana. C’était apaisant, même si un goût amer lui restait dans la bouche. Il se dégoutait toujours autant, surtout en voyant cette fille tellement pure en face de lui. Était-il détruit à tout jamais ?

Il ne savait que lui dire, mais ressentait pourtant le besoin de lui parler. Antoine se disait qu’il n’aurait plus beaucoup l’occasion à l’avenir : qui voudrait de quelqu’un comme lui ? Ellana allait l’abandonner, c’était certain. Elle s’occupait déjà d’un autre enfant, Antoine le voyait bien. Elle avait sa vie, elle avait ses affaires, à présent. Elle n’allait pas changer ses plans pour lui…

Oh, non, il ne lui en voulait. La seule personne à qui il en voulait pour le moment, c’était à lui-même.

« Tu… Tu vas fai…faire quoi main…maintenant ? »
demanda-t-il, finalement, la bouille toujours couverte de larmes et la voix toujours aussi blessée.


Dernière édition par Antoine Sirkis le Ven 24 Juin - 18:59, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Dim 24 Avr - 11:48

Pourquoi?

Mais pourquoi me poses-tu cette question? Qu'est-ce que tu veux que j'en sache, bordel? Pourquoi vous vous attendez tous, tout le temps, à ce que je fasse un miracle, et embellisse cette situation de merde? Il n'y a pas de solution. Il n'y en a jamais.
Seulement l'implacable cruauté de la vie, et la futilité de notre lutte pour ne pas y croire. Pour ne pas abandonner. Mais pourquoi?
Pourquoi s'échiner à toujours faire le moins de mal possible, et, à chaque fois, se retrouver dans la pire des situations? Pourquoi prétendre que tout allait bien, alors que tout le monde sait que ce n'est pas le cas?

Pourquoi?

Pourquoi des enfants se retrouvaient-ils affublés d'une telle responsabilité? Personne ne devrait avoir à danser avec la mort, mais surtout pas des esprits si jeunes, si innocents. Si fragiles...
J'avais envie de hurler. Jusqu'à ce que le noeud dans ma gorge cède, jusqu'à ce que les larmes se tarissent, jusqu'à ce que ma voix casse. Jusqu'à ce que mon coeur s'arrête.
Mais je n'en avais pas le droit.
Jamais.
J'étais la personne responsable, dans cette pièce, et dans le coeur de trois enfants. Enfants, vraiment? La gravité, dans les yeux de Mika, et le tremblement, dans la voix d'Antoine hurlaient le contraire.
Qu'allais-je faire? Aurais-je le pouvoir de leur rendre leur innocence? De leur montrer que, malgré ce que prouvait toute leur existence, il y avait, quelque part, une vie qui attendait d'être vécu, et qui en valait la peine? Pouvais-je y croire moi-même?

- Maintenant, tu vas te lever, et prendre ma main. Mika prendra l'autre, et nous sortirons de cette pièce. Une infirmière ou un aide soignant tentera sûrement de nous arrêter, et de nous séparer, mais je ne les laisserai pas faire. Nous allons reprendre l’ascenseur, retrouver Arthur, qui doit être effrayé, tout seul dans une salle aseptisée. Et puis, je trouverai un canapé, je m'assiérai au milieu, et tu t'allongeras. Tu poseras ta tête sur mes genoux, et, doucement, tu t'endormiras. Demain matin, on verra.

Je pris une grande inspiration.

- Antoine, je suis désolée. Je ne sais pas pourquoi je suis partie. Peut-être parce que j'avais besoin de ça pour voir à quel point tu comptes pour moi, peut-être que quelque chose me disait que d'autres enfants avaient besoin de mon aide. Ou peut-être que j'ai simplement fait une erreur. Je suis désolée. Mais maintenant, je ne t'abandonnerai plus jamais. Plus jamais, d'accord? Je te le promets.

Ma voix se cassa, et une larme vint rouler en silence sur ma joue, comme pour souligner l'intensité de mes propos.
S'il vous plait, faites qu'il ne me rejette pas!
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Antoine Sirkis

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MessageSujet: Re: Comme on s'retrouve...   Ven 24 Juin - 19:25

Antoine continua à l’écouter tout en sanglotant. Il avait honte. Il aurait juste dû partir quelque part et essayer tant bien que mal de survivre. Ou mourir ? Après tout, pourquoi s’accrocher à la vie lorsqu’elle ne vous sourit pas ? Une petite voix douce et aimable lui chuchota dans sa tête que si, elle lui souriait, puisqu’il y avait cette fille géniale en face de lui. Il ne l’écoutait plus que d’une oreille distraite, il était perdu, dans le brouillard.

Malheureusement, cette gentille voix fut bien vite écrasée par sa rivale éternelle. Et Antoine n’avait plus la force de la faire taire. Cela ne la faisait que revenir avec plus de force par la suite. Il connaissait la chanson. Tu lui fais juste pitié, parce que t’es pitoyable. Elle se souvient de quand tu étais encore quelqu’un de potable. Une fois qu’elle se sera rendue compte de qui tu es maintenant, elle te jettera. Et elle aura bien raison…

Antoine ferma les yeux un instant, malgré les larmes qui tentaient de s’échapper. Il tenta de s’accrocher aux paroles de la jeune fille qui se voulaient réconfortantes. Mais elles ne faisaient que lui rappeler avec force qu’il était, lui. Il releva son regard embué vers Ellana. Il ne distinguait pas bien ce qui l’entourait, mais importe. Il devait être honnête maintenant. Si elle comprenait maintenant, ce serait moins douloureux de la voir partir. Et puis, il aurait la satisfaction de lui enlever un poids qui l’empêcherait certainement de mener une vie heureuse. Il sécha ses larmes, respira un bon coup et se lança. Il la regarda droit dans les yeux, avec une lueur étrange et difficilement déchiffrable. Lui-même ne comprenait plus trop ce qui se passait dans sa tête.

« Ellana. Je ne t’oblige pas à t’occuper de moi. Tu dois déjà t’occuper de Mika et Arthur, et ça va être suffisamment difficile comme ça, pas la peine de te rajouter un boulet… Moi, je ne suis de toute façon bon à rien… » C’était difficile de continuer, mais il le fallait. « Tu n’as pas à t’excuser. Si je ne m’en suis pas sorti tout seul, c’est juste parce que je suis nul et que je sers à rien. Je t’aime, ‘Lana, je ne le prendrai pas mal si tu fais ta vie de ton côté… Tu n’as aucune obligation envers moi. »

Il renfonça sa tête dans ses genoux. Il n’était pas sûr d’avoir envie de connaître la suite. Tout aurait été plus simple s’il mourait maintenant, tout de suite. À quoi bon continuer de toute façon ?
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